
Texte écrit par : Al Sadek Al-Nayhoum (1937-1994)
Traduit de l’Arabe par : Mohamed LOUIZI
L’une des grosses lacunes du fiqh (jurisprudence dite islamique) est cette obsession des fouqahas (juristes, canonistes) de confirmer obstinément que les piliers de l’Islam sont au nombre de cinq. Aucun de ces piliers ne concerne en outre, la gouvernance politique et la gestion des affaires publiques.
En effet, au nom de la théorie des « cinq piliers de l’Islam », si le citoyen atteste qu’il n’est dieu qu’Allah ; s’il accomplit la prière ; jeûne le mois de Ramadan ; s’acquitte de la zakat (aumône obligatoire purificatrice) et accomplit le pèlerinage à la Mecque, ce citoyen devient « musulman » aux yeux des fouqahas et de leurs conditions juridiques. Et ce, sans tenir compte de ce que pourrait subir ce « musulman » [à cause du régime politique dit islamique en place] ainsi que ce qu’endureraient ses enfants.
D’emblée, il faut annoncer que cette théorie ne s’appuie, au moins dans sa formulation littérale connue, sur aucun texte explicite du Coran. Elle se fonde seulement sur un hadith rapporté par un compagnon du prophète, surnommé Abou Hourayra. Cette théorie a pu être appliquée et transmise, malgré ce constat, tout au long des quatorze siècles derniers et aussi jusqu’à nos jours.
Certes, pendant cette longue période, des billions de musulmans ont fait la prière, ont jeûné le mois de Ramadan, se sont acquittés de la zakat et ont accompli les actes du pèlerinage, toujours avec prudence et en prenant toutes les précautions évitant tout effondrement de l’un ou de l’autre de ces cinq piliers.
Cependant, le résultat de cette longue expérience historique démontre simplement que l’Islam [originel] lui-même s’est effondré depuis l’ère omeyyade, [depuis exactement quatorze siècles]. Elle révèle aussi que le citoyen « musulman » a vécu « musulman » sous la domination d’une famille féodale et militarisée – exactement comme le sujet du pharaon qui a passé ses jours sous les jougs de son seigneur. La famille omeyyade était une famille tyrannique et impérieuse qui dépensait l’argent public sur les généraux de l’armée, en privant de la sorte, le citoyen ordinaire de ses droits élémentaires à la sécurité sociale et en lui coupant la main s’il vole et la tête s’il ose engager une parole d’opposition !

Il s’agit là d’un vrai cataclysme [survenu si tôt après la mort du prophète] que les actuels régimes politiques en place, dans les pays arabes et musulmans, s’emploient activement à dissimuler par l’écriture [et la réécriture] tendancieuse de l’Histoire des musulmans. Une manœuvre visant surtout à cacher l’étendue de ce cataclysme des siècles durant, et aussi espérer dissimuler, durant les quatorze siècles prochains, la vérité de ce qui s’est réellement passé.
Ainsi, l’instituteur [formé et désigné par le régime] continue sans se lasser, à apprendre aux petits enfants les « cinq piliers de l’Islam » en espérant, paradoxalement, d’en faire des musulmans entiers mais seulement à partir de la moitié de l’Islam !
Dans ce climat aussi, les établissements de la répression politique garantissent la pérennité des conditions nécessaires au façonnage du citoyen souhaité [par le régime] : un citoyen dont on a étouffé toute volonté, à l’image de celui auquel s’adresse à juste titre, la théorie des « cinq piliers de l’Islam » !
Dans ces conditions, toutes les probabilités invraisemblables restent pourtant plausibles, sauf une : La théorie factice des « cinq piliers de l’Islam » ne pourra jamais traduire et exprimer l’essence de l’Islam originel !
Cette incapacité à exprimer de telle essence, se justifie par le fait que cette théorie est née, et dès l’origine, dans la défection et la trahison de l’esprit profond de cet Islam originel. Elle est née par la force violente, contre le gré, et de [certains] fouqahas et des musulmans de l’époque, après que les omeyyades aient réussit à adopter, à nouveau, la « monocratie » féodale comme régime de gouvernance politique, et après avoir supprimé les armées légitimes, issus du Jihad, par une autre armée composée de mercenaires professionnels et dirigée par des meurtriers accoutumés de la stature de Al-Hajjaj ben Yussef Ath-Thaqafy et de Ziad Ben Abih.
D’ailleurs, et à titre d’exemple, Al-Hajjaj ben Yussef Ath-Thaqafy, attiré par l’or et les richesses des omeyyades, n’a pas hésité à « bombarder » la Kaaba à coups de catapulte ; à détruire les maisons riverains des musulmans mecquois ; à crucifier le petit-fils de Abou Bakr Assedik en plein centre de la grande Mosquée Al-Haram et à tuer le petit-fils du prophète Al Hussein Ben Ali à Karbala.
En assistant à des atrocités abominables commises par ce régime et par son armée, et face à la menace de cette épée omeyyade très aiguisée, le fiqh devait trancher entre deux voies et devait choisir l’une des deux solutions : Soit la mort des fouqahas … soit la mort de l’Islam originel !
Et bien qu’il ait eu des fouqahas ayant choisi la voie du martyr en défendant leurs principes, néanmoins, d’autres ont préféré se préserver et préserver leurs familles. Quelque temps plus tard, le ciel s’est dégagé annonçant le triomphe royal des omeyyades. Ensuite, Yazid Ben Mouawiyah, qui avait auparavant orchestré la destruction de la Kaaba et la mise en feu de ses rideaux, était revenu à la Mecque, en pèlerin cette fois-ci, à la tête d’un bon nombre de fouqahas !
Dans de telle conjoncture, le fiqh s’est vu contraint de trouver une nouvelle formulation de ce qu’est l’Islam selon lui. Une formule devant répondre à trois conditions. Chaque condition est en parfaite contradiction avec, au moins, un texte explicite du Coran.
La première condition requise consistait à ce que cette nouvelle formule de l’Islam se doit de justifier, religieusement parlant, et de légitimer le régime monocratique mis en place par les Omeyyades. Même si le Coran lui-même dénonce tout pouvoir appartenant à « un seul » et désigne ce « un seul » par : « … Pharaon car il a transgressé » (Taha 25). Le Coran considère aussi ce « un seul » comme étant « l’ennemi de Dieu » en personne et appelle à le combattre sous la bannière du Jihad sacré dans le sentier de Dieu.
La deuxième condition requise consistait à ce que cette nouvelle formule ne devait pas reconnaitre aux gens aucune part de responsabilité leur incombant au sujet de la gouvernance politique et de la gestion des affaires publiques. Les gens n’avaient pas de mots à dire. Le fiqh devait annoncer que les individus n’avaient aucun rôle politique à jouer dans la société et qu’ils devaient simplement laisser les omeyyades se charger de leurs affaires. Une idée qui s’oppose à l’esprit du Coran. Celui-ci refuse catégoriquement cette formule puisqu’il reconnait à chacun cette part de responsabilité et considère que tous les individus ont leurs mots à dire au sujet de la gestion des affaires de la Cité. Le Coran appelle à prendre toutes ses responsabilités et à en assumer toutes les conséquences. Il affirme d’ailleurs que : « Tous malheur qui vous atteint est dû à ce que vos mains ont réalisé » (La Consultation : 30)
Enfin, La troisième condition requise consistait à ce que cette nouvelle formule devait être capable d’assouvir la conscience individuelle et de satisfaire les égos des uns et des autres. En deux mots, l’individu devait se sentir bien dans sa peau et dans sa conscience dès qu’il accomplissait les rites prescrits par cette théorie. Et ce, même si la collectivité toute entière souffre et subit des injustices. Le Coran condamne cette solution individualiste et cléricale et la considère, dans des textes explicites, comme une dénégation dévoilée de l’essence même de la religion : « Veux-tu reconnaître celui qui traite de mensonge le Jugement dernier ? C’est celui qui repousse brutalement l’orphelin et qui n’incite pas à nourrir l’homme dans le besoin… » (Le Refuge : 1-3).
Pendant la recherche continue, par des fouqahas, de cette formulation impossible, s’est constituée spontanément la théorie des « cinq piliers de l’Islam » et sans que personne, au départ, ne la rédige. De toute façon il n’y avait pas une quelconque liste formulant l’Islam sous forme de piliers ou de règles. Le régime Omeyyade, quant à lui, ne souhaitait pas laisser à l’Islam originel un quelconque pilier qui remettrait en cause sa légitimité politique. A ce moment là, des fouqahas ont choisi de rendre réel ce souhait Omeyyade et de prescrire que l’accomplissement des « cinq piliers », des cinq rites, vaut l’accomplissement de tout l’Islam.

Et avant que ne s’achève un seul siècle depuis la naissance du fiqh, ce dernier s’est transformé en une sorte d’incitation forte, appelant à accepter le fait accompli, et à consentir la féodalité omeyyade. A partir de ce moment, l’Islam originel avait perdu déjà une grande partie de ces règles substantielles. On peut citer, entre autres :
La disparition du pilier de la « Justice sociale ». Ainsi, le « Trésor Public » – Bayt Mal Al Mouslimin – s’est transformé en coffre privé entre les mains des princes omeyyades, qui se servaient, sans scrupule, de ses fonds et qui les dépensaient sans compter, pour l’achat des chanteuses et autres courtisanes. Il s’agissait en effet d’une profonde révolution attestant, sans ambiguïté, du triomphe royal du régime féodal et de ses valeurs sur les volontés et les aspirations des gens. Cela a été, malheureusement, accompli au nom même de l’Islam.
La disparition du pilier de l’ « Egalité ». En règle générale, chaque musulman avait perdu quelques nouveaux acquis à son stade. Cependant, ceux qui avaient beaucoup perdu et beaucoup souffert, étaient naturellement, ceux parmi les plus vulnérables et les plus faibles. À l’exemple des enfants qui ont perdu, entre autres, le droit à un enseignement gratuit, et des femmes qui ont perdu le droit de savourer l’air libre et les rayons du soleil.
La disparition du pilier du « Jihad » « dans la Voie de Dieu pour défendre les opprimés, hommes, femmes et enfants » (les Femmes – 75). Ainsi, le Moujahid musulman libre s’est vu imposé le statut du soldat mercenaire soumis aux ordres de la féodalité en place. Depuis, ce soldat, qui était Moujahid la veille au sens que sa fonction était la défense des opprimés, devait à présent écraser ces mêmes opprimés pour le maintien de « l’ordre omeyyade » établit.
De manière générale, toute règle que l’Islam originel avait prescrite afin de garantir le droit du citoyen à une vie meilleure, ici sur Terre, a disparu purement et simplement, de la liste « officielle » des règles substantielles définissant ce qu’est l’Islam.
Il ne restait plus que la seule règle liée aux pratiques cultuelles pour le définir. Il s’agit d’une règle que les fouqahas n’ont cessé d’appuyer par des textes coraniques, en espérant tout de même, à l’aide de quelques conjurations, tuer dans l’œuf toute révolution à dimension planétaire. Depuis, et toujours animés par cet espoir, les fouqahas n’ont plus quitté leurs postes de garde en préférant s’asseoir sur et vivre aux alentours contigus d’un volcan en activité très menaçant.
Par ailleurs, le Coran que les fouqahas ont voulu cantonné par le biais de leurs œuvres, n’a jamais dit expressément que les piliers de l’Islam sont au nombre de cinq. Il ne fait pas non plus de distinction entre les cultes des différentes religions. Il ne garantit le paradis à personne. Et il ne reconnait pas toutes ces méthodes [et aussi tous ces discours] cléricaux.
En effet, si l’Eglise considère que «Hors de l’Eglise, point de salut », le Coran lui contredit et s’oppose à ce principe ecclésiastique. Il vise au contraire à libérer les gens et leurs avenirs des mains de l’Eglise. Il indique le chemin du salut à tous celles et ceux qui le cherchent, quelques soient leurs couleurs de peau, leurs nationalités et aussi leurs pratiques cultuelles.
Et c’est évident que le Coran, se définissant comme étant une révolution sur toutes ces pratiques cléricales, ne va pas mener et diriger une telle révolution sur des mentalités, par le biais de la création d’une autre Eglise supplémentaire, avec d’autres codes et d’autres pratiques cultuelles supplémentaires. Au contraire, le souci primordial du Coran était d’abord de marquer une vraie rupture avec le cléricalisme ambiant et de mettre un terme à toute mise de la religion sous la tutelle de quelque institution que ce soit. Il a aussi mis les gens face à leurs responsabilités individuelles respectives. Il a reconnu que chacun est responsable de ce qui lui arrive, ainsi qu’à ses enfants, dans l’ici-bas comme dans l’au-delà.
Aussi, le Coran ne somme pas les gens d’accomplir les actes cultuels pour se payer un paradis après la mort. Il leur demande d’abord d’améliorer leurs conditions de vie et de mettre en concert leurs intelligences pour concevoir un paradis ici sur terre. Les choses sont claires, tout un chacun doit prendre sa part de responsabilité dans la gestion des affaires publiques de la Cité [disant aussi, dans la conception de ce paradis terrestre]. Cependant, cette responsabilité a néanmoins quelques règles juridiques de base bien définies, parmi lesquelles : Les voix se valent. La voix de toute personne doit être représentée et entendue partout dans les appareils de l’administration et de la gouvernance. Les citoyens pourront ainsi garantir la permanence de la « Justice sociale » par le biais de la participation permanente dans la formulation et dans la promulgation des lois visant à organiser la vie de la collectivité.
Ces règles administratives basiques représentent une part essentielle de l’édifice de l’Islam originel. L’Islam ne pourrait s’accomplir, dans sa perception, sans elles. Le Coran en témoigne. Mais le fiqh n’a pas souhaité les inclure parmi les cinq piliers célèbres. Parce que, premièrement, ce fiqh n’était en vérité qu’une politique, au sens vicieux du terme. Et deuxièmement, parce que ce fiqh/politique n’était de surcroît qu’une politique délibérément orientée contre les gens et contre ce que l’Islam originel leurs reconnait comme droits.
Toutefois, il faut reconnaitre que l’adoption officielle des cinq piliers s’est faite de manière très réfléchie, très intelligente et très astucieuse. Les pionniers de cette combine ont voulu, et dès le début, que celle-ci réponde au moins à deux conditions, curieusement étranges à l’esprit même de l’Islam originel. La première condition, c’est que la mise en pratique de ces cinq piliers ne s’oppose pas, et n’incite pas à s’opposer, à la politique suivie par l’Etat, quelque soit cette politique. Et la deuxième condition, c’est que la mise en pratique de ces piliers soit en mesure de contenter la conscience individuelle, et pourquoi pas, ne pas la rendre inconsciente, anesthésiée, insoucieuse vis-à-vis des malheurs que pourraient endurer la collectivité des musulmans à cause de la cruauté du régime.
Et même si les fouqahas n’ont pas trouvé l’énoncé de ces cinq piliers dans un texte coranique bien défini, ils ont néanmoins réussi à trouver un hadith rapporté par Abou Hourayra qui lui, l’a attribué au Prophète. On raconte que le Prophète était avec des gens lorsqu’un homme lui posa la question : « Ô Messager de Dieu, qu’est-ce que l’Islam ? ». Et le Prophète de répondre – toujours selon les dires de Abou Hourayra : « L’Islam, c’est adorer Allah et de ne lui associer aucune autre divinité ; d’accomplir la prière prescrite ; de s’acquitter de la zakat obligatoire et de jeûner le mois de Ramadan ».
Au nom de ce hadith donc, les fouqahas omeyyades se sont permis d’opposer « Islam » et « affaires de la gouvernance publique ». Ils ont renvoyé l’Islam et l’ont réduit définitivement à la seule pratique cultuelle, en faisant de cette sphère son alter ego, occultant de la sorte les autres règles et valeurs essentielles. En supposant que le Prophète avait prononcé ces propos en réponse à une question qui lui a été posée, il ne faut peut-être pas oublier qu’il parlait à partir d’un contexte social et politique différent et complètement libéré, par la force, de toute emprise féodale et cléricale. Il ne serait pas étonnant si le Prophète n’accepte pas les propos de ce hadith dans le contexte omeyyade, marqué par l’omniprésence d’un régime monocratique oppressif. [Il faut signaler que le prophète avant de recommander la prière, il a dénoncé et combattu les injustices]. Il est donc absurde de lui attribuer de tels propos. En résumé, les fouqahas omeyyades, qui sont aussi les « maîtres des maîtres » des autres écoles juridiques survenues par la suite, ont inventé cet autre « islam » qui est tout à fait complaisant et disposé délibérément pour servir les seuls intérêts du régime en place.

La marque de ce nouvel « islam » est que ses piliers sont taillés sur mesure d’un citoyen désiré par le régime politique et revu à la baisse. Un citoyen dont on a soustrait toute volonté de faire et d’agir. Un citoyen qui a perdu tous ces droits politiques : de son droit à la couverture sociale jusqu’à son droit à exprimer son opposition. Ce citoyen s’est limité au combat quotidien de survie, en cherchant tous les jours de quoi se nourrir et de quoi nourrir ses enfants dans une société redevenue injuste et cruelle, qui, encore une fois, ne se souciait plus de ses besoins et qui, au contraire, servait les intérêts des plus forts.
Dans sa quête quotidienne des moyens de subsistance et de survie, ce même citoyen devait accepter tout ce que le régime en place lui propose, [ou plutôt lui impose], comme fonction. Il devait remplir toutes les cases vides en acceptant, bon gré mal gré, tout emploi vacant. Ainsi [et peut-être sans aucune conviction], ce citoyen acceptait de travailler comme bourreau au service du roi, décapitant les têtes des opposants politiques [qui ne sont autres que des opprimés osant dire non au régime !]. Il acceptait aussi d’accomplir la tâche de la chanteuse galante au sein du harem de sa majesté.
Les traits caractérisant ce nouveau musulman se traduisaient, après l’œuvre des fouqahas, par le respect méticuleux de cinq nouvelles règles prétendant résumer tout l’Islam :
La première règle : Que ce citoyen atteste que seul Allah détient le Pouvoir. Même si, ce même citoyen ne manquerait pas d’ailleurs de constater que le pouvoir absolu était déjà entre les mains des Omeyyades !
La deuxième règle : Que ce citoyen accomplisse les cinq prières prescrites, en espérant que cela l’aiderait à l’éloigner des actes blâmables. Mais en même temps, cette prière ne doit pas réveiller la conscience citoyenne et la conduire à dénoncer les actes blâmables du régime qui encourageait le commerce des esclaves et qui gaspillait l’argent public et la dépensait pour se payer des mercenaires et acheter leur loyauté !
La troisième règle : Que ce citoyen s’acquitte de la zakat et la donne aux pauvres par exemple. Néanmoins, et en aucun cas, ce citoyen ne devait poser la question pour connaître qu’elles étaient les causes principales de la pauvreté ambiante ? Et quel était le rôle du régime omeyyade dans l’accroissement des injustices sociales et économiques ?
La quatrième règle : Que ce citoyen doit jeûner tout le mois de Ramadan pour s’élever au-dessus des passions mondaines et des appétits naturels même si le régime omeyyade, par les faits, le prive déjà de tout désir et de toute jouissance.
La cinquième règle : Que ce citoyen aille à la Mecque pour accomplir les actes rituels du pèlerinage, dans le strict respect de la tradition prophétique mais … surtout, ce citoyen ne doit pas se rappeler que le Prophète lui-même n’a accompli son, [seul et unique], pèlerinage qu’après avoir libéré totalement la Mecque de toute emprise politique et cléricale d’un côté, et de tout pouvoir oligarchique et népotique de l’autre. D’ailleurs, les omeyyades faisaient parti du paysage mecquois avant la libération de la Mecque !

Aujourd’hui, ce nouveau musulman, que les fouqahas de la dynastie omeyyade ont taillé de toutes pièces, est âgé de quatorze siècles, mais sans qu’il n’atteigne pour autant l’âge adulte ! Il est toujours ce citoyen sommaire qui se définit comme étant, par définition, exempté de toute responsabilité lui incombant dans la gestion des affaires publiques d’un Etat qui décide, pourtant, de son avenir et de l’avenir de ses enfants.
La théorie des cinq piliers, par sa réduction de l’Islam en cinq règles rituelles, participe activement à la pérennisation de ce sentiment d’irresponsabilité. Et même si cette vérité reste dissimulable et effaçable de l’histoire écrite des musulmans, la réalité [des pays arabes et musulmans] est là aujourd’hui pour nous la rappeler au quotidien. En somme, il est clair qu’une partie de l’Islam ne pourra jamais remplacer l’Islam originel, un et indivisible !
L’erreur mortelle qu’a commise cette théorie réside justement en son premier succès qui consistait à remplacer un Islam, un et indivisible, par une petite partie tirée de lui. Ce qui restait de cette soustraction était dissimulé, rendu secondaire voire perdu en route. Le deuxième succès qu’il faut reconnaître à cette théorie, c’est sa capacité à convaincre le citoyen d’accepter la perte d’une grande partie de ce que fut l’Islam originel. Quant à son troisième succès, il réside en son pouvoir de faire passer cette perte monumentale pour une victoire éternelle. Une victoire que devrait célébrer ce citoyen dans une autre vie … après sa mort … dans l’au-delà … une fois au paradis.
Cependant, la difficulté de cette [supposée] réussite c’est qu’elle est, en vérité, une réussite dans l’accumulation des échecs. Et qu’en aucun cas, cette théorie ne pourra éclipser le besoin des gens à bien d’autres piliers et à bien d’autres règles :
D’ailleurs, « Recommandez le bien » est une règle. Tout croyant, homme ou femme, a le devoir d’observer cette règle au sein de la collectivité. Rien donc ne justifie son absence parmi les cinq piliers célèbres si ce n’est son caractère collectif, destiné sciemment contre le pourvoir monocratique absolu. Puisque cette règle reconnait à la collectivité, et à chacun parmi ses membres, le pouvoir, voire le devoir, de promouvoir le bien. Par contre, le musulman ne peut donc accomplir ce devoir sans en avoir au préalable les moyens nécessaires et sans qu’il ne soit dépositaire d’une sorte d’autorité à son échelle. Seulement, [et cela explique aussi en parti pourquoi cette règle ne figure pas parmi les cinq piliers], il faut préciser que la détention de l’autorité par la collectivité des musulmans suppose l’abandon de cette même autorité d’entre les mains des omeyyades.
« Interdisez le mal » est une deuxième règle. Mais elle jouit à son tour d’un caractère collectif. L’observer suppose que la collectivité est capable – juridiquement parlant – de juger et de sanctionner les malfaiteurs. Mais cette idée menaçait les omeyyades parce que, sa mise en pratique par la collectivité, pouvait conduire cette dernière à déposséder les princes de leurs soi-disant palais et de leur garde militaire rapprochée. Elle pouvait ensuite amener la collectivité à demander des comptes aux omeyyades, à les fouetter sur la place publique à cause de tout le mal social et toutes les corruptions qu’ils ont répandus à travers la Cité.
« Interdire l’usure » est une troisième règle, mais elle reste inapplicable dans une société féodale. Puisque le citoyen musulman ne peut limiter et orienter le mouvement des capitaux s’il ne possède pas des parts d’associé dans ces mêmes capitaux. Ce qui exige premièrement l’abandon de l’idéologie féodale, et deuxièmement, la participation effective de tout citoyen dans la gouvernance et la prise des décisions [y compris celles qui concernent l’argent].
«La responsabilité individuelle » est une règle rappelant à tout un chacun le devoir d’être responsable et d’assumer le fruit des actions de ses mains. Néanmoins, cette règle ne pouvait s’appliquer à un citoyen dont les mains étaient totalement attachées. Par conséquent, inclure cette règle parmi les cinq piliers aurait rappelé au citoyen attaché, au risque de le réveiller, le fait qu’il continuait à payer injustement le prix de ce que les omeyyades ont acquis comme avantages.
« Préserver les droits de la femme » est une autre règle mais elle suppose avant tout, que la femme ait des droits dans une société gouvernée par un homme tyrannique ne reconnaissant d’ailleurs de droits à personne, qu’il soit homme ou qu’il soit femme.
«Défendre les opprimés » est une règle. Mais celle-ci exige de combattre leurs oppresseurs. Ce qui supposait de mettre les têtes des omeyyades à la croisée des épées !
« Discuter et dialoguer de la manière la plus courtoise » est une règle. Mais il s’agit d’une règle que les omeyyades ne pouvaient accepter puisque dans une discussion sereine et engagée, preuve contre preuve, idée contre idée, l’échec des omeyyades était quasi assuré.
« Préserver les droits de l’enfance » est une règle. Mais elle exige de prévoir dans le budget public les dépenses pour la gratuité de l’école [par exemple]. Ce qui était impossible dans une société ne possédant les clés d’aucun budget [les clefs et les fonds étaient la propriété privée des omeyyades] !
« Appliquer les prescriptions du Livre » est une règle. Mais cela suppose de laisser tomber les autres livres écrits par les fouqahas ; de laisser tomber aussi les chaines de transmission des hadiths de Abou Hourayra et son fameux hadith jetant les bases de la théorie des « cinq piliers de l’Islam ». L’empereur omeyyade risquait de se trouver en face à face avec un Livre criant à haute voix en le désignant sans appel par : « Ô toi pharaon ! »
Tous ces principes, toutes ces règles, ont été – délibérément – délaissés et effacés de la liste des piliers de l’Islam originel. Cela ne signifie pas seulement une sorte de déformation ou de perversion théorique de la religion, mais cela signifie la chute abyssale de la notion même du citoyen musulman, qui s’est vu contraint de vivre dans une société qui ne reconnaissait plus sa citoyenneté et ses droits … qui ne lui garantissait plus les moyens pour satisfaire les besoins vitaux de sa famille … qui ne lui assurait plus le droit à l’opposition et qui ne tolérait plus, quand les cries de la douleur retentissaient tout autour de lui, qu’il s’oppose ou qu’il dise sa frustration ou qu’il exprime son ras le bol. Si cette patrie [dite islamique], ainsi décrite, ne reflétait guère le paradis que Dieu a promis à ses serviteurs dévoués, il est temps que les pieux serviteurs révisent ce que Dieu a dit au sujet de l’enfer et de ses supplices !
Non, certainement pas, les piliers de l’Islam ne sont pas au nombre de cinq ! L’Islam se base essentiellement sur la responsabilité des gens envers eux-mêmes. Que les fouqahas parlent ou se taisent, ils ne pourront jamais dispenser les gens de cette responsabilité. Car se sont bien les gens, ces citoyens, qui devront répondre de leurs actes en fin de compte … Ce sont bien les gens aussi qui ont perdu le droit à un paradis terrestre … qui perdent déjà le simple droit de posséder un tissu et des chaussures … qui courent nus et déchaussés sous le soleil brulant, en quête du strict minimum pour survivre au sein d’un Etat qui ne leurs promettent strictement plus rien d’utile pour eux, si ce n’est de les mettre en prison ou de les fouetter au nom de Dieu et au nom de la préservation de sa Loi.
Dans des conditions difficiles comme celles-ci, accomplir les actes cultuels, tels qu’ils sont définis dans la théorie des cinq piliers, ne peut en aucun cas signifier un quelconque signe de gratitude envers le Seigneur pour ses nombreux bienfaits. La pratique cultuelle devient [hélas] une sorte d’engagement formel visant à montrer les signes de la gratitude, même si on est dépourvu de tout bienfait ! Une idée que Dieu en personne ne pourrait soutenir et que ne cautionne, en réalité, qu’un vieux routier de la tyrannie.
Notre citoyen doit savoir :
Il doit savoir que la théorie des « cinq piliers » n’a été imaginée et formulée que pour qu’elle puisse l’empêcher personnellement de découvrir et d’apprécier l’autre partie essentielle de ce que fut le message de l’Islam originel.
Il doit savoir que l’accomplissement des actes cultuels ne représente qu’une moitié de la règle. Et que l’autre moitié, est le sens que l’on doit donner à cet accomplissement. En effet, la pratique du culte doit être une forme de gratitude vouée à Dieu pour le don de la vie accordée ici, sur cette terre. Il ne doit surtout pas se transformer en une sorte de rites cérémoniaux quêtant ce bienfait dans une autre vie, une vie postérieure.
Il doit savoir que le mot « musulman » n’est pas un titre mais un métier. C’est le métier de la responsabilité auquel ce « musulman » ne pourrait s’en séparer sans qu’il ne redevienne « musulman » sans emploi.
Il doit savoir que l’Islam est une croyance basée sur la liberté de croyance, qui ne méconnaît pas le droit des gens au paradis après le mort, mais au contraire, elle leurs reconnait le droit à un paradis supplémentaire.
Il doit savoir que le fiqh lui a dispensé, depuis quatorze siècles, de toute responsabilité lui incombant quant à la gouvernance et la gestion des affaires publics. Cela veut dire, que durant tout ce temps là, ce citoyen démissionnaire a accepté de libeller à l’ordre du régime en place « un chèque en blanc ». Un chèque que ne pourrait adopter et admirer, en réalité, qu’un homme de la stature d’Abou Hourayra !
Il doit savoir que les règles de l’Islam ne sont pas seulement au nombre de cinq mais beaucoup plus que cela. Il doit savoir que « Recommandez le bien » est une règle ; « Interdisez le mal » est une autre règle ; « Défendre les opprimés » est une troisième règle, ainsi de suite … Et qu’il ne pourra préserver l’ensemble de ces règles et de ces piliers s’il ne jouit pas du statut d’associé légitime dans l’appareil gouvernemental.
Il doit savoir que « la moitié du chemin vers Dieu » ne pourra se substituer à « tout le chemin » !
Il doit savoir que le turban du faqih n’est qu’une forme de réclame visant à attirer les attentions à la manière d’un spot publicitaire … Que le « musulman », en vérité, ne possède pas de turban mais des droits fondamentaux que garantissent les textes de la constitution … Et que lorsque ces droits sont bafoués, rien, et strictement rien ne différencie entre une tête turbanée et une autre tête !
Il doit savoir que la « femme voilée » n’est pas la « femme musulmane », il s’agit simplement d’une femme qui a perdu tous ses droits, y compris son droit au sport et à l’air libre !
Il doit savoir que le clerc [le faqih, le mollah] est incomparable au grammairien. Car, quand ce dernier se livre à corriger, grammaticalement, la parole des gens, le clerc quant à lui, les interdit de prendre la parole !
Il doit savoir que le respect de la tradition du prophète Mohammad suppose d’abord que le musulman vit dans une société libérée de toute emprise féodale, de toute tyrannie, exactement comme fut la société du prophète Mohammad de son vivant.
Notre citoyen doit impérativement savoir !
Mais si par malheur, notre citoyen néglige ce devoir de savoir. Si par malheur, notre culture musulmane réussit à rendre ce citoyen ignorant pour toujours de ce qu’est véritablement l’Islam. Cela serait hélas une vraie manœuvre politicienne, mais remarquable, qui contribuerait hélas à embrigader des millions de musulmans, à les convaincre pour se donner la mort en défendant n’importe qui et n’importe quoi, et qui les empêcherait au passage, de défendre leur propre droit à une vie meilleure.
Il s’agirait d’une manœuvre bénéfique sans doute, qui pourrait conduire à la création d’un Etat riche ou d’un empire immense, mais que, cet Etat ou cet empire ne serait en fait qu’un disgracieux substitut au droit des gens au paradis … [ici et maintenant] !
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