L’abattage rituel et le droit suisse

28052007

samidebbsawahliyah.bmp

Sami Aldeeb Abu-Sahlieh

Responsable du droit arabe et musulman ISDC

saldeeb@bluewin.ch

www.sami-aldeeb.com

 

 

Remarque

Ce document a été rédigé à l’intention du Sénat belge et présenté aux Commissions des finan­ces et des affaires économiques et sociales lors de la séance du 25 janvier 2006.

Il est basé sur l’article de Sami Aldeeb: Faux débat sur l’abattage rituel en Occident: ignorance des nor­mes juives et musulmans, cas de la Suisse, Revue de droit suisse, 2003, pp. 247-267

(http://isdc.ch/d2wfiles/document/4447/4017/0/abattage%20rituel%20RDS.pdf).

Il est suivi de l’avis de droit sur l’étourdissement des ani­maux avant leur abattage, du 21 décembre 2001, établi par l’Institut suisse de droit comparé à l’inten­tion de la Société vaudoise pour la protection des animaux.

(http://isdc.ch/d2wfiles/document/4446/4017/0/abattage%20rituel%20avis%20de%20droit.pdf)

1. Remarques préliminaires

Pour qu’une viande soit licite (casher pour les juifs, et halal pour les musulmans), elle doit remplir plu­sieurs conditions. Certains animaux sont interdits. Ceux licites, exception faite des poissons, doivent être saignés, d’une manière particulière par une per­sonne appartenant à une religion particulière. Enfin, certaines parties de l’animal ne peuvent pas être consommées. Le débat en Occident se cristallise cependant autour de «l’abattage sans étourdissement préalable». La question qui se pose est la suivante: «Existe-t-il des normes juives ou musulmanes qui interdisent d’étourdir l’animal avant de le saigner, normes à respecter par le législateur au nom de la liberté religieuse?» Avant de répondre à cette ques­tion, nous esquissons le débat en Suisse.[1]

2. Le débat en Suisse

A) Normes suisses

Le 20 août 1893 fut adopté[2] en Suisse l’article consti­tutionnel 25bis qui énonce: «Il est expressé­ment interdit de saigner les animaux de boucherie sans les avoir étourdis préalablement.»

Cet article a été remplacé le 2 décembre 1973 par un nouveau texte qui donne à la Confédération la com­pétence générale de légiférer sur la protection des animaux. L’interdiction de l’abattage sans étourdis­sement préalable a été maintenue, provisoirement, par l’article 12 des dispositions transitoires de la Constitution, qui énonce: «Jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi d’application de l’article 25bis, il est expressément interdit de saigner les animaux de boucherie sans les avoir étourdis préalablement; cette disposition s’applique à tout mode d’abattage et à toute espèce de bétail.»

L’interdiction de l’abattage sans étourdissement pré­alable fut maintenue par la loi sur la protection des animaux du 9 mars 1978, exception faite pour la volaille. Elle fut réaffirmée par l’ordonnance du 27 mai 1981, ordonnance modifiée le 14 mai 1997.

La Convention européenne sur la protection des animaux d’abattage de 1979, entrée en vigueur pour la Suisse le 4 mai 1994, n’a pas pu interdire l’abat­tage sans étourdissement préalable et a laissé à cha­que Etat contractant le droit de déroger à cette inter­diction.

B) Débat de fond en Suisse

Dans son message [travaux préparatoires] de 1972 relatif à la modification de l’article 25bis, le Conseil fédéral explique les divergences apparues lors des débats concernant l’abattage sans étourdissement pré­alable:

Les organisations protectrices des animaux et, avec elles, de larges milieux de la population exigent l’interdiction de saigner les animaux de toutes espè­ces sans qu’ils aient été préalablement étourdis. On veut ainsi épargner aux animaux, dont l’abattage est nécessaire à l’alimentation de la population, des souffrances pour le moins inutiles. En revanche, les prescriptions de la religion juive (d’ailleurs aussi celles de la religion islamique) interdisent d’étourdir les animaux avant la saignée, qui s’opère par inci­sion des parties molles du cou de l’animal (égorge­ment). Dans les milieux qui s’occupent de la pro­tection des animaux, cette manière d’abattre a de tout temps été ressentie comme particulièrement cruelle.[3]

Répondant à l’argument de la liberté religieuse, le Message fédéral de 1977 concernant la loi sur la pro­tection des animaux du 9 mars 1978, précise:

Nous convenons que cette interdiction comporte une certaine restriction à la liberté de croyance, d’opinion et de culte d’une minorité religieuse. Or, tout droit à la liberté est soumis aux limites impo­sées par la Constitution et la loi et il en va ainsi de la liberté de croyance, d’opinion et de culte [...]. Les débats au Parlement et l’issue du vote populaire concernant l’article constitutionnel sur la protection des animaux ne laissent subsister aucun doute quant au fait que les méthodes pour les abattages rituels utilisées jusqu’à présent constituent, pour le moins aux yeux de larges milieux de la population, une atteinte aux principes régissant la protection des animaux. Elles doivent donc être interdites.[4]

La doctrine en Suisse a soutenu généralement l’idée que l’interdiction de l’abattage sans étourdissement préalable est une atteinte à la liberté religieuse des juifs et des musulmans, dont les normes exigeraient, d’après eux, que l’animal ne soit pas étourdi avant d’être saigné (p. ex.: Favre[5], Kälin[6] et Fleiner[7]). Certains y voient une manifestation d’antisémitisme (p. ex.: Aubert[8] et Krauthammer[9]).

C) Avant-Projet avorté du 21 septembre 2001 et la nouvelle loi de 2005

Le Conseil fédéral a remis en question l’interdiction d’abattre les animaux sans étourdissement préalable dans l’avant-projet de loi sur la protection des ani­maux soumis à la consultation le 21 septembre 2001. L’alinéa 4 de l’article 19 de cet avant-projet dispose:

L’abattage de mammifères sans étourdissement avant la saignée ne peut être effectué qu’avec l’auto­risation de l’autorité compétente et dans des abat­toirs autorisés, titulaires de l’autorisation prescrite à l’article 16 de la loi fédérale du 9 octobre 1992 sur les denrées alimentaires et les objets usuels. Cet abattage est autorisé pour répondre aux besoins des communautés religieuses dont les règles contrai­gnantes prescrivent l’abattage sans étourdissement ou interdisent la consommation de viande issue d’animaux qui ont été étourdis avant la saignée.[10]

Le Rapport explicatif de l’avant-projet précise que l’interdiction de l’abattage sans étourdissement pré­alable

est considérée par certains comme une limitation disproportionnée de la liberté de conscience et de croyance garantie à l’article 15 de la Constitution. Le Conseil fédéral partage ce point de vue. Il estime que l’intérêt public consistant à protéger les ani­maux de boucherie des douleurs et des maux n’est pas suffisant pour maintenir l’interdiction en vigueur en Suisse depuis 1893.[11]

L’avant-projet du Conseil fédéral a suscité une vive opposition, notamment de la part de l’Office vétéri­naire fédéral, de la Société des vétérinaires suisses, de l’Union suisse des maîtres-bouchers et des asso­ciations pour la protection des animaux. Face à ces réactions défavorables, le Conseil fédéral a décidé de modifier son avant-projet, maintenant l’inter­diction de l’abattage avant étourdissement préalable. Dans un communiqué de presse du 13 mars 2002, il dit y avoir renoncé «dans l’intérêt de la paix confes­sionnelle», soulignant le fait que «les résultats de la consultation indiquent qu’une grande majorité des cantons et des organisations consultées refusent cette dérogation».[12] L’article 21 de la loi fédérale sur la protection des animaux adoptée par le Parlement le 16 décembre 2005 dispose désormais:

1) Les mammifères ne peuvent être abattus que s’ils sont étourdis avant d’être saignés.

2) Le Conseil fédéral peut prescrire l’étourdisse­ment pour l’abattage d’autres ani­maux.

3) Le Conseil fédéral spécifie les méthodes d’étour­dissement autorisées.

4) Le Conseil fédéral fixe, après avoir consulté les orga­ni­sations professionnelles, les exigences aux­­quelles doivent satisfaire la formation et la forma­tion continue du personnel des abattoirs.[13]

Le délai référendaire court jusqu’au 20 avril 2006. Le Conseil fédéral fixe l’entrée en vigueur (ensem­ble avec l’ordonnance sur la protection des animaux, probablement pas avant 2007).

D) Remise en question du postulat de base

L’ancienne et la nouvelle position du Conseil fédé­ral, ainsi que la position de la doctrine juridique suisse qui considère l’interdiction de l’abattage sans étourdissement préalable comme contraire à la liberté religieuse ou comme manifestation de racisme, partent du postulat que les normes juives et musulmanes interdisent l’étourdissement des ani­maux avant de les saigner. Mais aucune source n’est avancée à l’appui de ce postulat.

La question qui se pose est donc la suivante: est-il exact que les juifs et les musulmans ont des règles religieuses contraignantes qui prescrivent l’abattage sans étourdissement ou interdisent la consommation de viande issue d’animaux qui ont été étourdis avant la saignée? Cette question a été posée à l’Institut suisse de droit comparé par l’Office vétérinaire fédé­ral ainsi que par la Société vaudoise pour la protec­tion des animaux. Après un examen des sources juives et musulmanes, l’Institut a répondu par la négative dans ses avis 01-150 et 01-162 (respecti­vement du 18 et du 19 décembre 2001). Il a conclu:

La Suisse, en exigeant l’étourdissement des ani­maux avant l’abattage, ne heurte pas des normes reli­gieuses juives ou musulmanes si l’étour­dis­sement ne provoque pas la mort de l’animal (pour les juifs et les musulmans) et ne le blesse pas (pour les juifs).

Cet avis a certainement contribué à la modification de l’avant-projet fédéral, en invalidant le postulat sur lequel il se basait. Les arguments avancés par l’Institut sont indiqués dans le point suivant.

3. L’abattage rituel en droit juif et musulman

A) Absence de normes contraignantes en droit juif et musulman

Le droit juif a deux sources: la Bible et le Talmud. Le droit musulman a aussi deux sources: le Coran et la Sunnah (tradition) de Mahomet. Ces sources ne comportent pas de règles contraignantes qui prescri­vent l’abattage sans étourdissement ou interdisent la consommation de viande issue d’animaux qui ont été étourdis avant la saignée. Cela s’explique par le fait que l’étourdissement est un procédé tardif lié à l’évolution des mœurs, notamment en ce qui concerne le respect dû à l’animal et au souci de ne pas lui causer une souffrance inutile. Les autorités religieuses juives et musulmanes discutent cepen­dant de l’étourdissement à partir de trois normes indirectes, à savoir:

– l’interdiction de consommer du sang;

– l’interdiction de manger de la viande d’un animal mort ou déchiré;

– le respect de l’animal.

B) Interdiction de la consommation du sang

La Bible interdit la consommation du sang (Genèse 9:4; Lévitique 17:12-14 et Deutéronome 12:23-24). Cette interdiction est également prévue par le Nou­veau Testament (Actes des apôtres 15:20 et 29) et par le Coran (2:173; 5:3; 6:145 et 16:115). En vertu de cette interdiction, l’animal doit être vidé de son sang après avoir été égorgé. On excepte de cette règle le poisson, lequel ne doit pas être vidé de son sang.

L’interdiction de consommation du sang est un des arguments utilisé par les autorités fédérales dans l’avant-projet pour justifier la levée de l’interdiction de l’abattage sans étourdissement. Si en effet l’étour­dissement de l’animal empêche l’écoulement du sang, on peut considérer l’étourdissement comme contraire aux normes religieuses juives et musulma­nes. Mais ceci n’est pas démontré. Le Docteur Samuel Debrot soutient même le contraire.[14]

C) Interdiction de la consommation de la viande d’un animal mort ou déchiré

La Bible interdit de manger de la viande de bête morte, déchirée par un fauve ou avariée (Exode 22:30; Deutéronome 14:21; Lévitique 17:15-16; Lévitique 22:8; Ézéchiel 4:14). Pour les juifs, l’ani­mal doit être vivant lorsqu’il est saigné. En plus, il faut qu’il ne soit pas blessé. Et c’est de ces deux exigences, que les milieux juifs opposés à l’étourdis­sement tirent leurs arguments. Pour cette raison, le Rabbin Levinger, autorité en la matière, écarte la possibilité de recourir à l’anesthésie chimique qui affecte la qualité de la viande et la rend dangereuse, ainsi que l’utilisation du dioxyde de carbone qui pourrait provoquer l’étouffement de l’animal.[15] En ce qui concerne l’étourdissement par électronarcose, il ne le rejette pas en soi, mais doute qu’il puisse être pratiqué en boucherie sans provoquer la mort de l’animal. Il avance aussi le fait que l’électronarcose pourrait être dangereuse en raison de l’utilisation de l’eau dans les abattoirs.[16] De même, il craint que l’étourdissement de l’animal ne l’expose à la blessure, ce qui rend sa viande inconsommable.[17] Comme on peut le constater, son opposition à l’étourdissement par électronarcose ne se base pas sur des normes religieuses juives mais sur des considérations prati­ques.

L’interdiction de manger de la viande d’un animal mort, prescrite aussi par le Nouveau Testament (Actes des apôtres 15:20 et 29) se retrouve égale­ment dans le Coran aux versets susmentionnés (sous B). Le verset 5:3 précise qu’il est interdit de consommer «la chair de la bête étouffée, de la bête tombée sous des coups, de la bête morte d’une chute ou d’un coup de corne, la chair de ce que les fauves ont dévoré – sauf si vous l’avez purifiée». Les légis­tes musulmans estiment que tant que l’animal donne signe de vie, il peut être saigné et sa viande est à considérer comme licite; en le saignant, on le puri­fie. Le gibier mort au cours de la chasse est licite même s’il n’a pas été saigné, sauf si l’opportunité de le saigner s’était présentée, mais n’avait pas été saisie (Coran 5:4). Plusieurs fatwas musulmanes affirment que l’étourdissement de l’animal n’aboutit pas nécessairement à la mort de l’animal.[18] Un auteur musulman va jusqu’à citer le Coran: «Quand le Seigneur se manifesta à la Montagne, Il la mit en miettes et Moïse tomba foudroyé» (7:143). Bien que foudroyé, Moïse n’en est pas mort. Si donc l’étour­dissement de l’animal n’aboutit pas à sa mort avant qu’il ne soit saigné, il est licite du point de vue du droit musulman.[19] Des sources musulmanes évo­quent l’expérience de la Nouvelle-Zélande, grand expor­tateur de viande halal vers les pays musul­mans. Le National Animal Welfare Advisory Com­mittee indique que, malgré la possibilité d’obtenir une dispense au nom de la liberté religieuse, les musulmans de ce pays ont accepté le recours à l’électronarcose par la tête (head-only electrical stun) qui rend l’animal temporairement inconscient. Cette méthode fut développée par ce pays dans les années 1980. L’animal électrocuté ne sent pas la souffrance ou le stress avant d’être saigné, et s’il est laissé non-saigné il se rétablit complètement.[20]

D) Respect de l’animal

La consommation de la viande implique la mise à mort de l’animal dont elle provient. Si toute mort est cruelle, cette cruauté peut avoir différents degrés et il convient de réduire cette cruauté au minimum et de ne pas faire souffrir l’animal inutilement. Or, juifs et musulmans sont d’accord pour affirmer que l’ani­mal ne doit pas être exposé à des souffrances inuti­les.

Les autorités religieuses juives opposées à l’étour­dissement de l’animal estiment que la méthode juive d’abattre les animaux est plus appro­priée pour réduire la souffrance de l’animal, et que l’étourdis­sement ne provoquerait qu’une souffrance inutile supplémentaire.[21] Ce point de vue juif est loin d’être partagé par les différentes sociétés de protec­tion des animaux[22], la Société des vétérinaires suis­ses[23], l’Union suisse des maîtres-bouchers[24], le Conseil fédéral, l’Office fédéral vétérinaire[25] et les législa­teurs des pays occidentaux qui imposent l’étour­dissement des animaux avant la saignée pour réduire la souffrance de l’animal. Les autorités reli­gieuses musulmanes favorables à l’étourdissement admettent que celui-ci réduit la souffrance de l’animal et, de ce fait, il répond à l’injonction de Mahomet: «Dieu a prescrit la bonté en toute chose. Si vous tuez, faites-le avec bonté, et si vous saignez un animal, faites-le avec bonté». C’est la raison pour laquelle ces auto­rités ne s’opposent pas à l’étourdis­sement de l’animal à condition qu’il ne provoque pas la mort de celui-ci avant d’être saigné.

4. Respect des convictions des juifs et des musulmans et … des autres

Comme indiqué sous le chiffre 2.b, les professeurs de droit et le Conseil fédéral invoquent le respect de la liberté religieuse des minorités juive et musul­mane en faveur de la levée de l’interdiction de l’étourdissement malgré l’absence de règles religieu­ses contraignantes qui s’opposent à un tel étourdis­sement. Il est cependant un aspect dont il faut tenir compte également, celui de la liberté de conviction des adversaires de l’abattage sans étourdissement.

Il faut en effet savoir que les juifs abattent plus d’animaux qu’ils ne consomment de viande.[26] Ceci pour deux raisons: d’une part, les animaux saignés peuvent être déclarés comme non casher après avoir été abattus; d’autre part, les juifs ne mangent pas la partie inférieure, en raison de l’interdiction de consommer le nerf sciatique (Genèse 32:33), qui est difficile et coûteux à enlever entièrement. La viande des animaux abattus sans étourdissement, et classi­fiée comme inconsommable par les juifs, est vendue sur le marché, généralement sans indication.[27] Or, si les professeurs de droit et le Conseil fédéral ont le souci de respecter les convictions religieuses des minorités juive ou musulmane (malgré l’absence de règles religieuses contraignantes), il est tout aussi important de respecter les convictions de ceux qui refusent l’abattage sans étourdissement et qui récla­ment que les emballages indiquent la manière dont l’animal a été abattu.


 

 

[1] Nous nous limitons dans les notes à quelques référen­ces essentielles. Pour plus de références et de détails, voir Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh: Faux débat sur l’abattage rituel en Occident: ignorance des normes juives et musulmanes, cas de la Suisse, Revue de droit suisse, 2003, pp. 247-267, et l’avis sur l’étour­dissement des animaux avant leur abattage, du 21 dé­cem­bre 2001, établi par l’Institut suisse de droit comparé à l’intention de la Société vaudoise pour la protection des animaux

 

(http://www.svpa.ch/images/magazine/avisdedroit.doc)

 

[2] Arrêté fédéral du 22 décembre 1893, in: Recueil offi­ciel, vol. XIII, 1894, p. 1015-1018.

 

[3] Feuille fédérale 1972 II 1479.

 

[4] Feuille fédérale 1977 I 1108-1109.

 

[5] Favre, Antoine: Droit constitutionnel suisse, Editions universitaires, Fribourg, 2ème édition, 1970, p. 284.

 

[6] Kälin, Walter: Grundrechte im Kulturkonflikt, Freiheit und Gleichheit in der Einwanderungsgesellschaft, Zurich, 2000, p. 192 ss.

 

[7] Fleiner, Thomas: Article 25bis, in: Commentaire de la Constitution fédérale de la Confédération suisse du 29 mai 1874, Helbing et Liechtenhahn, Bâle, état: 1989, par. 16, 19 et 21.

 

[8] Aubert, Jean-François: Traité de droit constitutionnel suisse, Editions idées et calendes, Neuchâtel, 1967, vol. 2, par. 2067.

 

[9] Krauthammer, Pascal: Das Schächtverbot in der Schweiz 1854-2000, Die Schächtfrage zwischen Tierschutz, Politik und Fremdenfeindlichkeit, Schult­hess, Zurich, 2000, p. 274.

 

[10] Texte de l’avant-projet dans:

 

http://www.bvet.admin.ch/tierschutz/00701/?lang=fr

 

[11] Révision de la loi sur la protection des animaux: rap­port explicatif de l’avant-projet, 21.9.2001, p. 7. Texte du rapport dans:

 

http://www.bvet.admin.ch/tierschutz/00701/?lang=fr

 

[12] http://www.evd.admin.ch/evd/news/02188/index.html?lang=fr.

 

Voir le Rapport sur les résultats de la procédure de consultation relative à l’avant-projet de la révision de la loi sur la protection des animaux dans: http://www.bvet.admin.ch/tierschutz/00701/?lang=fr.

 

[13] Texte de la loi dans: http://www.parlament.ch/f/se-schlussabstimmung-02-092.pdf

 

[14] Debrot, Samuel: L’opinion d’un directeur d’abattoir, in: Das sogenannte Schächtverbot, Schriftenreihe des Schweizerischen Tierschutzverbandes, no 6, Bâle, 1971, p. 20-21. La Fondation Brigitte Bardot dit que «la viande d’un animal vidé de son sang et préalable­ment anesthésié contient autant de sang que celle d’un animal égorgé sans anesthésie»

 

(http://www.fondationbrigittebardot.fr/fr/journal/10_98/10_3.html).

 

[15] Levinger, Israel Meir: Schechita im Lichte des Jahres 2000, Zentralrat der Juden in Deutschland, Bonn-Bad Godesberg, und Machon Maskil L’David, Jerusalem, 1996, p. 133-135.

 

[16] Ibid., p. 139, 140 et 142.

 

[17] Ibid., p. 142; Levinger, Israel Meir: Die Jüdische Schlachtmethode, in: Schächten, Religionsfreiheit und Tierschutz, herausgegeben von Richard Potz, Brigitte Schinkele und Wolfgang Wieshaider, Plöchl, Frei­stadt; Kovar, Elging, 2001, p. 2-3.

 

[18] Voir ces fatwas et les références dans Aldeeb Abu-Sahlieh: Faux débat, op. cit, p. 258-261.

 

[19] Abd-al-Hadi, Abu-Sari Muhammad: Ahkam al-at’imah wal-dhaba’ih fi al-fiqh al-islami, Dar al-jil, Beyrouth; Maktabat al-turath al-islami, le Caire, 2ème édition, 1986, p. 216-217.

 

[20] Discussion paper on the animal welfare standards to apply when animals are commercially slaughtered in accordance with the religious requirements, Welling­ton, avril 2001, p. 13, par. 7.2. in:

 

http://www.maf.govt.nz/biosecurity/animal-wel­fare/nawac/papers/religious-requirements.pdf.

 

[21] Levinger: Schechita im Lichte des Jahres 2000, op. cit., p. 134. et 142-143.

 

[22] Voir par exemple la lettre de Bernard Lavrie, secré­taire de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation, qui cite le rabbin Levinger et la réponse à cette lettre in Acusa, 1998, 1: www.acusa.ch/an1998-1/01-lutte.html. Voir aussi

 

Massacres sans anesthésie, in:

 

http://www.ragecoeur.itgo.com/rituel3.html;

 

Abatta­ges rituels autorisés, in:

 

http://www.svpa.ch/evenements.html

 

[23] La Société des Vétérinaires Suisses ne veut pas d’une autorisation de l’abattage rituel, in:

 

http://www.gstsvs.ch/cug/gst_vet/index.nsf?Open

 

[24] Union suisse des maîtres-bouchers, 28.9.2001, in:

 

http://www.qualiteduboucher.ch/pages/francais/polit.htm#p151

 

[25] Office vétérinaire fédéral: Informations de base sur l’abattage rituel, 20.9.2001, par. 5.

 

[26] Loc. cit.

 

[27] Gellatley, Juliet: Going for the Kill: A Viva! report on religious (ritual) slaughter: Do supermarket chains sell religiously slaughtered meat? in:

 

http://www.viva.org.uk/Viva!%20Campaigns/Slaughter/goingforthekill3.htm#Stunning%20Abroad;

 

Voir aus­si Hartinger, Werner: Das betäubungslose Schächten der Tiere in unserer Zeit, Conférence du 8 sep­tembre 2000, Berlin, in:

 

http://www.vgt.ch/news/000926.htm.

 




« Seul le Coran oblige »

26052007

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Mohamed Talbi

Propos recueillis par Catherine Farhi

Le Nouvel Observateur, 4 juillet 2002


Pour le réformateur tunisien, il n’y a pas de conviction sans interrogation. Et toute forme de critique est possible quand on est musulman de conviction.

Historien, ancien recteur de l’université de Tunis, fils du bourguibisme, Mohamed Talbi, musulman pratiquant, est aujourd’hui l’un des penseurs les plus rigoureux et les plus audacieux de la réforme de l’islam.

Le Nouvel Observateur. – En quoi consisterait pour vous, au XXI ème siècle, une bonne réforme de l’islam ?

Mohamed Talbi. – Avant toute réforme, il faut s’affirmer musulman en vertu d’une triple adhésion : adhésion au témoignage, adhésion au langage, adhésion d’observance. On peut discuter l’observance tant qu’on ne réduit pas l’islam à un vague déisme sans pratique. Car on entre alors dans la catégorie dite de « l’athéisme pratique » des sociologues. On se comporte comme n’importe quel athée, mais qui ne veut pas se dire athée parce qu’il croit tout de même à quelque chose, un absolu, une divinité.

La réforme ne viendra jamais du dehors mais de l’intérieur de la mosquée. Et là, tout est possible, si l’on est musulman de conviction, par le libre jeu de la réflexion critique, du doute, de la mise en interrogation, car il n’y a pas de conviction sans interrogation.

N. O.Mais, dans le cas de Salman Rushdie par exemple, on a tenté d’étouffer cette réflexion critique…

M. Talbi. – C’était un cas plus politique que théologique. Rushdie a fait de la provocation, et il s’est trouvé un imam pour en profiter dans un contexte politique. Rushdie est toujours libre d’écrire ce qu’il veut. Des centaines de musulmans se sont exprimés dans un livre pour le soutenir. Il y a un autre ouvrage collectif sur l’islam dans lequel un auteur se déclare athée. Qui l’a jamais inquiété ? La religion musulmane elle-même insiste pour que soit rejeté l’islam mimétique ou la simple imitation de la tradition, le taqlîd. Les réformes sont toujours possibles, tant qu’il n’y a pas rejet définitif du devoir d’observance de la part de celui qui les propose.

N. O.Mais il y a aussi le cas de Fazlur Rahman, le grand réformateur pakistanais, dont le livre « Islam et modernité » a été condamné et qui a dû partir en exil parce qu’on lui reproche d’avoir réduit la parole du Coran à un langage humain…

M. Talbi. – Fazlur Rahman reste musulman sunnite et pratiquant. Il n’a pas dit ce qu’il a dit pour contester le caractère divin du Coran. Je le dis moi-même de manière moins provocante : le Coran, en amont, est une parole divine puisque c’est Dieu qui parle, c’est une parole théandrique (1) selon le terme théologique approprié. Seulement, cette parole n’est pas mots, sons ou écriture. Elle est, comme Dieu, quelque chose qui ne peut être ni conçu par l’esprit ni réalisé en son essence même. Dieu n’a pas parlé qu’au prophète Muhammad, il a parlé à tout le monde. Il a parlé à Abraham, et qui nous dit qu’il n’a pas parlé à Bouddha et à Vishnou ? Dieu parle. Tout parle de Dieu. Quand un oiseau gazouille, il est la manifestation de cette diversité fantastique de l’Etre, Absolu et Unique, mais qui a créé un monde infiniment multiple.

C’est quand cette parole descend dans l’Histoire qu’elle prend une expression humaine, quelle qu’elle soit. Le Coran le dit. Ce peut donc être en russe ou en malgache, pourquoi pas ?

N. O.Il y a le primat de la langue arabe, tout de même ?

M. Talbi. – Absolument pas. Le Coran dit que si ce Coran avait été révélé ailleurs, il aurait été révélé dans la langue des gens au milieu desquels il serait descendu.

N. O.Et l’i’jâz (الإعجاز), le miracle de l’inimitabilité du Coran ?

M. Talbi. – Mais qui vous dit que ce miracle est simplement linguistique ? Si Dieu parle et qu’il veut que Sa parole soit un défi lancé à l’humanité, la dictée est divine, mais l’expression est humaine. Cela peut être dans n’importe quelle langue. Ce n’est pas spécifique à la langue arabe. Fazlur Rahman, pour revenir à lui, ne dit pas que c’est le Prophète qui, le recevant de Dieu, a donné forme au Coran. le Prophète a reçu une parole en langue déjà formulée, et la formulation est divine. Dieu n’est pas incapable ! Je ne pense pas que le prophète Muhammad soit plus capable que Dieu de donner une formulation. C’est une parole théandrique, entièrement divine en amont. Mais, en se réfractant dans l’Histoire, elle ne peut parvenir aux hommes que si elle leur parle dans leur langue… En aval, parole entièrement humaine. Elle est soumise à toutes les approches possibles, philologiques, linguistiques. Les Arabes avaient dépensé des trésors d’ingéniosité dans l’approche de la langue pour comprendre le Coran. Mais l’approche peut être historique, sociologique, anthropologique et utiliser tous les outils d’aujourd’hui.

N. O.Comment réformer sans enfreindre la parole divine quand il s’agit de la charia, de l’apostasie, de la séparation de la religion et de l’Etat, de la sunna, du djihad, du voile ?

M. Talbi. – Voilà bien des points d’interrogation. Ils constituent pour le musulman de bons poteaux indicateurs. Le questionnement – recommandé par la parole divine – s’est imposé de lui-même quand, au Nigeria, Safiya a été condamnée à la lapidation. Etait-ce acceptable pour moi ? Le réformiste se demande : cette loi est certes inscrite dans la charia, mais est-elle conforme à la seule source contraignante, le Coran ? Parce que, du point de vue de la réforme, tout le reste n’est pas contraignant.

N. O.Et si la sunna l’imposait ?

M. Talbi. – Mais laquelle ? Il faut qu’elle soit authentique. Le Coran est authentique, il n’en va pas de même pour la sunna. Elle a été mise en question dès sa naissance. Dans un texte, vous avez trois cents hadith (épisodes rapportés de la vie du Prophète), chez al-Bukhâri vous en avez cinq mille, chez d’autres, trente mille. Les musulmans ne sont pas d’accord sur la sunna. C’est le cœur du problème de la réforme. En vertu de quels critères prendre en compte les hadith ? En prenant appui sur la solidité de la chaîne de transmission, l’isnâd ? Il est aujourd’hui clair que cette approche ne permet pas de discerner l’authenticité d’une tradition. Certains hadith se contredisent, d’autres sont absurdes. Le critère que je propose pour une réforme, c’est le Coran : tout hadith en contradiction avec le Coran, avec sa lettre ou avec son esprit, est à écarter sans appel. Seul le Coran oblige.

Il en est de même pour la peine de mort pour apostasie en vertu du principe « qui change de religion doit être tué ». Or rien de tel n’existe dans le Coran. Au temps du Prophète, on changeait de religion plusieurs fois par jour, des versets nous le disent : des gens étaient musulmans le matin lorsqu’ils étaient avec des musulmans et polythéistes le soir avec des polythéistes. Le Prophète n’a pas pour autant ordonné d’inquisition, il n’a pas fait exécuter les pharisiens et les hypocrites. Le Coran parle des munâfiqûn (« hypocrites »). Le Prophète leur a dit : « Paix sur vous. » Alors ce hadith qui coupe les têtes est en contradiction totale avec le Coran. Je n’entends pas le réformer, je le rejette. La peine capitale prévue pour apostasie, elle aussi, n’existe pas. C’est une peine politique. Voyez Khomeyni avec Salman Rushdie. Et, lorsqu’on me dit que je suis apostat parce que je rejette la loi sur l’apostasie, je hausse les épaules. Cela m’est totalement égal. Je ne conteste pas le Coran, moi, je conteste à l’intérieur même de l’islam. Seul le Coran m’oblige, je suis pour sa lecture vectorielle. Le réformateur doit rechercher la direction la plus rectiligne, dans son sillage.

N. O.Les versets relatifs au djihad sont aussi coraniques…

M. Talbi. – Vous savez ce que le Coran en dit ? Il dit : « La ta’tadoû wa in ouetoudya aleykoum fa’tadoû bi mithli mâ ou’toudiya aleykoum. » (« Ne soyez pas les agresseurs mais si on vous agresse faites de même. »)

Voilà les lignes de front du réformateur : retourner à l’Histoire, au Texte, par une approche anthropologique et sociologique, et décaper la charia de toutes ces scories…

N. O.Vous parleriez d’une nouvelle charia ?

M. Talbi. – Absolument. Cela ne signifie pas qu’il faille tout détruire. Je dis oui au jeûne, à la prière, je dis non au voile. Ma position consiste à dire : Mademoiselle ou Madame, rien ne vous oblige à mettre un foulard sur la tête, sauf si vous êtes chrétienne parce que c’est saint Paul qui le dit. Seulement les chrétiennes, aujourd’hui, l’ont abandonné. Pas un mot dans le Coran sur la femme qui doit couvrir ses cheveux. Que l’on me trouve un seul verset où il y a le mot cheveux (chaar).

Il en va de même pour la question de l’usure, du ribâ. On n’a pas défini cette notion. Il n’y avait pas de banques du temps du Prophète. Ce qui était interdit, c’était l’appauvrissement des gens par la spéculation sur la nourriture.

N. O.D’où peut venir cette réforme à votre idée ? Ne risquez-vous pas de vous retrouver anathématisé comme Ali Abdel Razeq ?

M. Talbi. – Ali Abdel Razeq n’a pas convaincu, parce que nous vivons dans des régimes de dictature. C’est pourquoi je pense que le réformisme va réussir dans les communautés minoritaires d’Occident, là où il y a liberté. Si l’on arrive, au sein des musulmans d’Occident, à condamner la lapidation, par exemple. C’est impossible, m’objecterez-vous. L’essentiel, c’est qu’en conscience ce soit intégré. Que les musulmans d’Europe disent : « Ça, ce n’est pas notre islam. » Et non : « Hélas ! je n’ai pas tué ma femme qui est adultère ! C’est parce que la loi m’en empêche. Mais moi, en tant que musulman, j’aurais dû la mettre dans un trou et la faire lapider. Malheureusement, il n’y a pas de charia ici… » Tant qu’il y a aura des musulmans qui, à Paris, raisonneront ainsi, ce sera la faillite de l’islam. Il faut que les musulmans se réforment de l’intérieur, dans leur conscience musulmane, et arrivent à la conviction intime qu’ils sont en harmonie avec eux-mêmes tout en rejetant ce qui est contre la modernité, la justice, l’humanisme et qui n’est que le produit d’une époque révolue.

Le réformisme consiste à lire le Coran et subsidiairement la sunna avec les yeux des vivants et non avec ceux des morts, en se posant toujours cette question : « Dieu, qu’est-ce que Vous me dites, à l’instant, à moi ? » A moi, il me dit de faire le Bien. Pour un philosophe comme Luc Ferry (auteur de « l’Homme-Dieu »), c’est sa conscience qui le lui dira. Moi aussi, c’est ma conscience. Seulement la conscience de Luc Ferry est éclairée exclusivement par la philosophie, la mienne est éclairée par une lumière que je considère comme divine. Mais sans contrainte ; c’est ma conscience qui me le dit, une conscience qui a intégré en elle-même une lumière divine. Et je suis parfaitement libre devant ma conscience.

Note :

(1) – Où se rejoignent le divin et l’humain.

 

 




Pour éviter la tentation, un théologien musulman propose aux femmes… d’allaiter leurs collègues masculins !

23052007

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Traduction et synthèse de Chawki Freïha
Lire l’article original : Al Ayam – Bahreïn

En islam, il est strictement interdit qu’un homme et une femme puissent se retrouver seuls dans un endroit fermé. « Satan » sera systématiquement leur troisième compagnon et une relation illicite peut naître de cette fréquentation.

Pour remédier à cette problématique, notamment dans les entreprises où une femme employée peut partager le même bureau avec un collègue masculin, l’imam Izzat Attiyah, directeur du département des études du Hadith à l’université islamique d’Al-Azhar, la plus haute autorité sunnite en Egypte, a autorisé dans une récente fatwa qu’« une femme puisse allaiter son collègue à cinq reprises afin de nouer avec lui une relation de sein ». Selon le quotidien « Al-Ayyam » édité à Bahreïn, Izzat Attiyah considère que « les liens de lait ainsi établis entre ces deux collègues les empêchera d’avoir des relations sexuelles prohibées et leur mixité dans le bureau ne posera plus de problème. De plus, une fois ce lien est établi, la femme pourra ôter son voile au bureau et montrer ses cheveux, même en présence de son collègue ». Attiyah suggère ainsi que « l’allaitement soit officiellement inscrit et qu’un certificat nominatif soit délivré pour en attester ».

Cependant, l’imam Attiyah ne précise pas dans sa fatwa comment une employée peut allaiter son collègue à cinq reprises, si elle n’a pas d’enfant en âge de téter. Il nous explique pas non plus si les mensurations des candidates à l’embauche feront partie des critères de recrutement, ou si les recruteurs doivent demander l’avis des hommes susceptibles de partager leur bureau avec ces nouvelles recrues !

En tout état de cause, l’imam Attiyah s’est appuyé dans sa fatwa sur un livre publié il y a quelques années par un enseignant de la Charia à l’université islamique d’Al-Azhar, Abdelmehdi Abdelkader Abdelhadi. L’auteur évoque la tradition héritée du temps du Prophète, quand Mahomet avait interdit à Aïcha, son épouse, de rencontrer des hommes étrangers à la famille. Après la mort du Prophète, Aïcha exigeait que « tout homme désirant la rencontrer devait téter ses cousines et ses nièces, avant d’accéder à sa tente ».

La fatwa de Izzat Attiyah soulève une vive polémique, tant dans la sphère religieuse que politique. Plusieurs députés égyptiens menacent de porter l’affaire devant le Parlement afin d’en débattre et d’en interdire l’application. Les oulémas et autres experts en islam reconnaissent quant à eux que « la pratique de “l’allaitement des grands” avait bel et bien existé », et admettent qu’« il s’agit d’un moyen de lutter contre les relations sexuelles prohibées ». Mais ils s’opposent sur l’opportunité de l’appliquer au XXI° siècle.

L’ancien secrétaire général de la commission des études légitimes à l’université Al-Azhar, Sayyed Assaker, estime à cet égard que « le Hadith relatif à Aïcha et à l’allaitement de ses visiteurs par ses cousines et nièces est une réalité qu’il ne faut pas nier ». Mais, ajoute-t-il, « il s’agit d’un cas particulier qu’il ne convient pas de généraliser et d’en faire une loi. Dans la société actuelle, autoriser “l’allaitement des grands” pousse à la déviation », conclut-il, « même si la nourricière et ses filles deviennent interdites au nourri, du fait du lien de lait »…

Remarque (par Mohamed LOUIZI)

 

Après l’émission de cette fatwa, l’imam Izatt Attiyah a subit des pressions médiatiques et d’autres venant de ses paires pour qu’il renonce à ce qu’il avait décrétait. En effet, et depuis peu de temps, il a publié des explications et des excuses pour calmer la colère, les indignations et les moqueries venant de partout. Le Dr Attiyah expliquait dans son communiqué qu’il n’a fait qu’adopter les avis de Ibn Hazm, de Ibn Taymiyah, de Ibn Alkayyim, de Achawkani, de Ibn Hajar Alaskalani et de Amine Khattab, qui eux avaient adopté auparavent la même position en se basant sur un « hadith » authentique ! et aussi sur l’avis de Aïcha, la femme du Prophète Mohammad, paix sur lui.


L’université Al-Azhar a pris dernièrement la décision de suspendre l’imam de ses fonctions et de lui intenter un procès exemplaire ! D’autres enseignants/imams de Al Azhar ont refusé ces mesures qu’ils ont qualifiées de digne des temps de l’inquisition ! et qu’ils se disent solidaires avec l’imam en question.


Est-ce la faute de l’imam ?

Est-ce la faute de l’institut Al-Azhar ?

Est-ce la faute de Aïcha ? ou de Ibn Taymiyah ?… Je ne le pense pas, et même si c’est le cas, cela n’a que peu d’intérêt à mes yeux !

Je pense tout simplement que cette affaire, se rajoutant à d’autres, est l’expression, pure et simple, d’une crise culturelle profonde, concernant le rapport que certains, individus et institutions, entreprennent avec le patrimoine historique, y compris avec les supposés « hadiths authentiques », et qui font de ce patrimoine, n’ont pas un objet public d’étude critique mais plutôt un « Veau d’or » sacralisé et intouchable !

Qu’en pensez-vous ?

 




Des intellectuels musulmans accusés d’apostasie

20052007

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Par Aluma Dankowitz*

Introduction

A l’occasion du 16ème anniversaire de la fatwa de l’ayatollah Khomeiny appelant à l’exécution de Salman Rushdie, les Gardiens de la Révolution iranienne ont annoncé: « Le jour viendra où l’apostat Salman Rushdie recevra enfin le châtiment qu’il mérite pour son geste honteux et diffamatoire à l’encontre du Coran et du Prophète. Ali Khamenei, Guide d’Iran, a souligné que la peine de mort consécutive à la publication des Versets sataniques de Rushdie est irrévocable. » [1]

Il est fréquent dans le monde islamique d’accuser des musulmans – et en particulier des intellectuels, des artistes et des écrivains – d’impiété (« takfir »). Le châtiment réservé à l’apostat (« murtadd »), instauré aux premiers temps de l’islam, est la peine de mort. Ce châtiment fut appliqué à grande échelle dans la période consécutive à la mort du prophète Mahomet, époque où Abou Bakr, successeur de Mahomet, menait les guerres de « ridda » (abandon de l’islam) contre les tribus qui délaissaient l’islam. Dans l’histoire moderne de l’islam, il existe encore de nombreux cas d’accusation d’apostasie contre les musulmans qui dévient des dictats islamistes.

La section 228 du code pénal islamique iranien précise qu’un « criminel » doit être disculpé « s’il est prouvé au tribunal que le sang de la victime était permis ». Un exemple de l’application de cette loi est la récompense de plus de deux millions de dollars offerte pour l’élimination de Salman Rushdie, accusé d’apostasie. D’autres célèbres exemples sont l’exécution, en 1985, du philosophe soudanais soufi Mohammed Mahmoud Taha, accusé de ridda, et l’assassinat par des islamistes, en 1992, de l’Egyptien laïque Faraj Foda, pour des raisons similaires. Quand le chef des Frères musulmans, le cheikh Mohammed Al-Ghazali, a été prié de donner son opinion sur ces exécutions sommaires, il s’est contenté de souligner que « la peine pour la ridda que le dirigeant [du pays] n’a pas voulu appliquer a maintenant été appliquée. » En 1994, des islamiste ont attenté à la vie de Nagib Mahfous [2], prix Nobel égyptien.

Dans d’autres cas, des activistes conservateurs musulmans ont exploité la loi de Hisbah permettant à n’importe qui d’engager des poursuites contre qui que ce soit d’autre au nom de la société. C’est ainsi que de nombreux intellectuels ont été accusés de ridda. Une fois déclarés coupables, ils pouvaient être forcés, par le tribunal, à divorcer de leurs femmes (« tafriq »), en vertu de la loi qui veut que lorsque l’un des conjoints d’un mariage musulman devient apostat, le mariage est invalidé. Ainsi, en 1995, un tribunal égyptien a obligé le Dr Nasser Hamed Abou Zayd, l’auteur de recherches critiques sur le Coran, à se séparer de sa femme. En 2001, l’Egyptienne Nawal Al-Sadawi, écrivain féministe, a été poursuivie en justice de la même façon. Toutefois, le procureur qui, en vertu d’un amendement datant de 1996, est seul habilité à décider de la légitimité d’un procès, a rejeté les accusations contre elle.

Le cheikh Al-Qaradhawi appelle à l’application de la peine de mort en cas de ridda

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram Al-Arabi, le cheikh Youssef Al-Qaradhawi, l’un des plus grands oulémas de l’islam sunnite et des milieux islamistes, et l’un des guides spirituels du mouvement des Frères musulmans, évoque le point de vue de la loi religieuse moderne sur l’application du châtiment pour ridda, et cautionne l’assassinat des libres penseurs musulmans dont les opinions diffèrent de celles des oulémas islamistes.

A la question: « Dans la religion musulmane, un homme est-il libre de changer de religion comme bon lui semble ? », Al-Qaradhawi répond en traçant une distinction entre deux types de ridda: « Une des libertés que l’islam refuse est la liberté de ridda quand celle-ci se propage et menace le tissu social et ses fondations. D’un côté, il existe des cas de ridda limitée et de l’autre, des cas de ridda de propagation.

La ridda limitée est celle de l’individu qui change de religion et qui ne s’intéresse pas aux autres. Selon l’islam, le châtiment d’un tel individu est [l'Enfer] dans le monde à venir (…)

Mais [dans l’autre type de ridda ], la ridda de propagation, l’individu qui abandonne l’islam appelle [les autres] à en faire autant, [créant ainsi] un groupe dont la voie n’est pas celle de la société, dont le but ne correspond pas à celui de la nation [musulmane], un groupe qui n’est pas solidaire de la nation islamique. De tels individus représentent un danger pour le tissu social ; ils sont comme les murtaddoun [apostats] combattus par [le premier calife], Abou Bakr, et les compagnons du Prophète ( Sahaba ). Ces murtaddoun se faisaient passer pour des prophètes ayant la même inspiration que le prophète Mahomet (…) »

Répondant à la question de savoir quelle devrait être l’opinion du sage musulman de l’époque actuelle sur le danger de ridda, Al-Qaradhawi a déclaré: « Le plus grand danger pour le musulman est celui qui menace son existence spirituelle, c’est-à-dire sa foi. C’est pourquoi l’apostasie, ou l’impiété, quand on a été musulman, est le pire des dangers pour la société (…)

A notre époque, la société musulmane subit de violentes invasions et de dures attaques visant à la déraciner, comme dans le cas de l’invasion des missionnaires chrétiens, qui a débuté avec le colonialisme occidental et qui se poursuit dans le monde islamique ainsi que parmi les communautés et les minorités islamiques [en dehors du monde musulman] (…), comme dans le cas de l’invasion communiste qui a détruit des pays musulmans entiers en Asie et en Europe, faisant tous les efforts possibles pour éradiquer l’islam (…), et comme dans le cas de la troisième invasion, la pire de toutes, l’invasion laïque qui se poursuit jusqu’à ce jour au cœur du monde islamique, de façon déclarée ou non, et qui persécute le véritable islam (…)

Pour que la société musulmane se préserve, elle doit lutter contre la ridda, d’où qu’elle vienne et sous toutes ses formes, afin de ne pas la laisser se répandre comme un feu dans un champ d’épines. C’est ce qu’ont fait Abou Bakr et ses compagnons en combattant les gens de la ridda qui suivaient les faux prophètes (…) On ne peut faire autrement qui de lutter contre la ridda individuelle pour éviter que la situation n’empire et que ses étincelles ne se propagent, jusqu’à aboutir à une situation de ridda collective (…) C’est pourquoi les sages musulmans ont convenu que le châtiment administré au murtadd [celui qui est coupable de ridda] (…) est la mort (…) » [3]

Dans son ouvrage Islam et laïcisme, Al-Qaradhawi explique: « Les sages musulmans se sont unanimement mis d’accord sur le fait que quiconque nie une donnée religieuse (…) est un apostat qui a abandonné sa religion. L’imam doit lui demander de se repentir ; [s'il refuse], les lois de murtadd s’appliquent à son cas. »

Sayyed Al-Qimni, intellectuel égyptien progressiste, qui a cité la phrase ci-dessus dans l’hebdomadaire égyptien Roz Al-Youssef, en a expliqué la signification: « D’après Al-Qaradhawi, le châtiment [pour la ridda ] ne s’applique pas uniquement dans la cas d’une personne qui décide de son plein gré de quitter l’islam pour ce qui satisfait son coeur et sa conscience – que ce soit une autre religion ou autre chose. En principe, ce châtiment s’applique [aussi] au musulman qui suit les lois de sa religion (…) mais n’est pas d’accord avec ceux qui se sont nommés prêtres de l’islam et qui se font appeler ‘sages religieux’ (…), notamment dans les cas où le litige porte sur la compréhension d’une donnée de l’islam (…) En effet, [les prêtres de l'islam] ont décidé que leur compréhension des saintes Ecritures est la seule permise, qu’elle est vérité absolue, et que toute autre [interprétation] est absolument fausse (…) Toute tentative de former une nouvelle pensée à la lecture des Ecritures est rejetée [et qualifiée] d’abandon de la religion (…) et le châtiment de celui qui a émis une pensée nouvelle ou exprimé une opinion différente est la mort. » [4]

Les problèmes de ridda, takfir et tafriq sont une source de préoccupation importante dans le monde musulman, comme le montrent les récents cas suivants:

Récent procès en Egypte: un intellectuel contraint de divorcer

Les déclarations de l’écrivain égyptien et scénariste télé Oussama Anwar Ukasha, diffamatoires à l’égard de l’un des compagnons du Prophète, Amr Ibn Al-Aas – dirigeant les forces qui ont exporté l’islam en Egypte, ont provoqué une onde de choc en Egypte. M. Ukasha a accusé ce compagnon d’être « la figure la plus méprisable de l’islam » en raison des divisions et des conflits internes qu’il a occasionnés. L’avocat Nabih Al-Wahsh, qui a déjà poursuivi en justice l’écrivain égyptien Nawal Al-Sadawi, a engagé des poursuites similaires pour séparer M. Ukasha de son épouse, affirmant qu’en attaquant Ibn Al-Aas, M. Ukasha était devenu un murtadd et avait déserté l’islam.

Les façonneurs d’opinion égyptiens sont divisés sur l’affaire: le Dr Abd El-Sabour Shahin, conférencier sur la loi islamique à l’université du Caire, a estimé qu’Amr Ibn Al-Aas tenait une place importante dans l’islam, et que donc « nous ne permettrons à aucun laïc de le discréditer. » Il a manifesté son soutien aux mesures légales prises contre M. Ukasha afin de mettre fin au tort causé aux compagnons du Prophète et de dissuader qui que ce soit de salir l’image des héros de l’islam.

Face à cela, l’intellectuel musulman Gamal Al-Bana, frère du fondateur des Frères musulmans, Hassan Al-Bana, a fermement repoussé toute tentative visant à frapper d’ostracisme un musulman ou de l’accuser d’apostasie, assurant qu’il est légitime de critiquer les compagnons du Prophète. Il a déclaré: « Les procès auxquels nous assistons aujourd’hui pour frapper des individus d’ostracisme et empêcher l’émergence de certains idées rappellent des périodes antérieures. Nous devons comprendre que l’islam a accordé à l’Homme la liberté de pensée. L’histoire de l’islam montre que tout le monde peut se tromper, hormis le Prophète. Les compagnons du Prophète ont commis des erreurs, et c’est pourquoi il ne serait pas juste de les exempter de toute critique. Cela ne nous donne pas le droit de maudire un compagnon du Prophète ou qui que ce soit d’autre, ni de toucher à leurs croyances, mais nous sommes en droit de critiquer leurs actions en termes politiques. C’est un fait connu que l’histoire d’Amr Ibn Al-Aas est sujette à polémique. C’est pourquoi rien ne peut nous empêcher de nous opposer à son point de vue politique. » [5]

Milieux islamistes: Ceux qui ne voient pas dans la Sunna une source de réglementations religieuses sont des apostats

Gamal Al-Banna lui-même a dernièrement fait les gros titres des journaux avec la censure de son livre ( Responsables de l’échec de l’Etat islamique ) par l’Institut de recherche islamique de l’université Al-Azhar du Caire. [6] Son nom est aussi apparu dans une étude détaillée contre « les adversaires de la Sunna », affichée sur le site musulman www.mojahid.net dont la devise est « La vie dans la voie du Prophète est plus dure que la mort pour lui », site qui encourage les musulmans à se consacrer à Allah conformément au Coran et à la Sunna.

Son étude s’intéresse à l’histoire de la réfutation de la Sunna en tant que source légitime, réfutation qui a vu le jour au deuxième siècle de l’islam (huitième siècle de notre ère). Ce mouvement considère le Coran comme la seule source de décrets islamiques. Son étude présente les différents groupes musulmans ayant rejeté la Sunna, partiellement ou dans sa totalité: les chiites, les Khawarij [7], les Moutazila [8] et les orientalistes. L’auteur s’intéresse ensuite au développement du mouvement de la réfutation de la Sunna dans différents pays et évoque les grands centres de ce mouvement, en Inde, au Pakistan, en Iran, en Irak et en Egypte.

L’étude porte en outre sur les grandes figures qui ont prôné, ou prônent, une telle approche, notamment les réformistes de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle: le savant égyptien Mohammed Abdou (décédé 1905) et son disciple, le savant syrien Mohammed Rachid Rida (décédé 1935), les écrivains égyptiens Taha Hussein (décédé 1973), Ahmed Amin (décédé 1954), Tawfiq Al-Hakim (décédé 1987), le dirigeant libyen Mouammar Khaddafi, M. Ahmed Subhi Mansour, ancien maître de conférences à l’université Al-Azhar, limogé pour ses vues sur la Sunna, et l’intellectuel syrien libéral Mohammed Shahrour.

Après avoir évoqué le développement du mouvement de réfutation de la Sunna, l’auteur estime que les doutes soulevés pas les détracteurs de la Sunna, passés et présents, devraient être soumis à un examen approfondi tandis qu’il convient d’indiquer qu’ils n’ont aucune raison d’être. En outre, l’auteur juge que les adversaires de la Sunna devraient tous être décrétés apostats (irtidad) et que les lois d’Allah devraient être appliquées. Le châtiment réservé à celui qui introduit des innovations interdites dans l’islam doit être administré à ceux qui s’opposent aux traditions islamiques ; ces adversaires doivent expier leurs fautes ou être condamnés. En outre, il convient de créer une association mondiale des défenseurs de la Sunna. [9]

Une opinion similaire a été exprimée par le cheikh Mahmoud Ashour, membre de l’université d’Al-Azhar, qui a déclaré, dans une interview au journal égyptien Al-Masri Al-Yawm: « Quiconque appelle à faire uniquement référence au Coran, ignorant la Sunna du Prophète, est un apostat qui a quitté le sein de l’islam, parce qu’il a nié [un aspect] bien connu de la religion. En outre, il réfute la moitié de la religion, car le Prophète a dit: ‘Si vous vous attachez à ce que je vous ai laissé, vous ne vous tromperez jamais [après ma mort]: le Livre d’Allah [le Coran] et ma Sunna’. La Sunna du Prophète illumine et interprète les paroles du Coran. Elle inclut en outre des sujets absents du Coran, tels que la façon de prier, le pèlerinage, la charité, les autres commandements et des thèmes relatifs aux affaires de la vie. Quiconque affirme que la Sunna doit être ignorée est incontestablement un apostat. » [10]

Les réformistes: les textes coraniques constituent la seule source authentique ; il ne devrait pas y avoir de monopole de l’interprétation des saintes Ecritures ; l’Ijtihad doit être adapté à l’époque actuelle

La question du rejet de la Sunna comme source de lois a été débattue dans un « atelier » sur « l’islam et la réforme » les 5 et 6 octobre 2004 au Caire. La déclaration de clôture soulignait « la nécessité d’appliquer des réformes à la fois religieuses et politiques pour parvenir à une réforme d’ensemble ». Elle appelait en outre à « la création d’un nouveau contexte intellectuel de pensée islamique basée sur des hypothèses claires et sur l’unité, prenant en compte tous les changements intervenus dans la société musulmane ces 11 derniers siècles. » A cette fin, la déclaration prône « une réévaluation de fond de l’héritage islamique, y compris de toutes les sciences islamiques ayant vu le jour au cours des trois derniers siècles de l’islam – les commentaires du Coran, les hadiths (traditions islamiques), les racines de la religion et la loi religieuse », et enjoint « à se fonder sur les textes coraniques comme seule source authentique dans la réévaluation de tout l’héritage islamique ».

La déclaration de clôture appelle également à « faire face à toutes les institutions qui revendiquent le monopole de la religion et prétendent être seules habilitées à interpréter les Saintes écritures [le Coran]. Nous avons besoin d’une nouveau courant qui reconnaîtra le droit de tous à l’Ijtihad, au nom de la réforme islamique qui sied à ce siècle. » [11]

La déclaration de clôture a été signée par d’éminents progressistes et réformistes du monde arabe et islamique: le Dr Saad Al-Din Ibrahim, président du Centre Ibn Khaldun au Caire ; l’intellectuel égyptien Gamal Al-Banna ; l’intellectuel égyptien Dr Sayyed Al-Qimni ; l’intellectuel syrien Mohammed Shahrour ; le Dr Radhwan Masmoudi, directeur exécutif du Centre pour l’étude de l’islam et de la démocratie aux Etats-Unis ; le Dr Najah Kadhim, directeur du Forum islamique pour le dialogue islamique en Grande-Bretagne ; Sharifa Macarandas, présidente de la Ligue des femmes de Mindanao, aux Philippines ; l’intellectuel tunisien Salah Al-Din Al-Jurashi ; le Dr Abd El-Hamid Al-Ansari, ancien directeur du département de la sharia à l’université du Qatar, le Dr Fabyola Badawi, directrice de l’Union arabe européenne pour la démocratie et le dialogue en France ; Abdallah Ali Sabri, rédacteur en chef du quotidien yéménite Saut Al-Shura.

Les recommandations des participants de l’atelier ont fortement contrarié l’establishment religieux égyptien. Dans des propos parus dans le quotidien koweïtien Al-Rai Al-Aam, le cheikh d’Al-Azhar, Mohammed Sayyed Tantawi, a estimé que les conseils des participants de l’atelier faisaient l’effet d’ « un appel explicite à réfuter la Sunna du Prophète, ce qu’Al-Azhar et la société [égyptienne] refusent. » Il a ajouté que « les centres [dont les représentants ont participé à l'atelier] ont une influence destructrice sur la société égyptienne: il convient de faire cesser [leurs activités] et d’engager des poursuites contre [leurs représentants] (…) C’est là un appel explicite à délaisser la principale source des lois islamiques: la Sunna du Prophète. Voilà un danger que certains de [nos] ennemis étrangers ont tout intérêt à promouvoir. » [12]

En réaction aux propos du cheikh Tantawi, le Centre Ibn Khaldun a émis un communiqué expliquant qu’il ne cherchait pas à abolir la Sunna du Prophète, mais appelait à émettre des décrets religieux fondés uniquement sur le Coran – dans les cas de désaccords. Pour répondre à l’accusation du cheikh Tantawi selon qui les participants de l’atelier constituaient « un groupe de séparatistes, dont un membre a autrefois été accusé de trahison », le communiqué précise que Tantawi faisait de toute évidence référence à un procès contre Dr Saad Al-Din Ibrahim et les employés du Centre Ibn Khaldun, soulignant que le Dr Saal Al-Din Ibrahim n’avait pas été accusé de trahison mais d’un autre délit, et que la Cour suprême égyptienne l’avait déclaré innocent, ainsi que les employés du Centre.

Le communiqué pose la question: « Le cheikh d’Al-Azhar est-il habilité à accuser certains intellectuels musulmans de séparatisme ? Cela ne revient-il pas à nous accuser d’apostasie et à mettre nos vies en danger ? Des accusations du même type n’ont-elles pas conduit à l’assassinat de Faraj Foda et à la tentative d’assassinat de Nagib Mahfouz, écrivain de renommée internationale ? Nous demandons à Al-Azhar de ne pas emprunter chemin de takfir, suivi par des groupes violents et extrémistes (…) » [13]

Près d’un mois après la tenue de cet atelier, Sayyed Tantawi, cheikh d’Al-Azhar, s’en est de nouveau pris aux détracteurs de la Sunna, qui voient le Coran comme unique source de décrets religieux, les qualifiant d’ « ignorants, de menteurs et d’hypocrites », et avertissant le public de ne pas prêter attention à leurs opinions, dont le but serait de semer la confusion. Le 5 novembre 2004, dans une conférence organisée par le Conseil suprême pour les affaires islamiques, le cheikh Tantawi a déclaré: « L’attaque contre la Sunna est un moyen employé par les ennemis de l’islam pour [finalement en venir à] attaquer le Coran, car la Sunna n’est là que pour clarifier les loi du Coran (…) Ainsi, quiconque émet des doutes sur la validité de la Sunna prophétique comme source de lois, agit conformément à un plan hostile à l’islam (…) Nous n’avons pas de vie, d’avenir ou de grandeur parmi les nations si ce n’est par notre attachement au Coran et à la Sunna. Nous devons tous être unis dans une même pensée contre ceux qui attaquent et réfutent la Sunna, car les lois portant sur les affaires entre l’homme et Allah ne sont pas correctes sans la Sunna, laquelle explique en détails les régulations et met l’accent sur ce qui est important. » [14]

L’approche critique du Coran conduit aussi à l’apostasie

Les milieux islamiques qualifient également d’apostasie toute approche critique ou scientifique du Coran. Un talk show hebdomadaire sur Al-Jazira évoquait la suppression de certains versets du Coran du programme scolaire dans les pays arabes et musulmans. Ibrahim Al-Khuli, maître de conférences à l’université Al-Azhar, a accusé un invité de l’émission, l’écrivain progressiste Shaker Al-Nablousi, de nier [l'existence] d’Allah, ajoutant qu’il devait être exclu de la communauté de l’islam

Dans une intervention téléphonique, à partir des Etats-Unis, le Dr Nablousi a dit: « Il, devrait y avoir une distinction entre les chapitres du Coran qui traitent de la croyance, chapitres qui ont, pour la plupart, été révélés à la Mecque au cours des dix premières années [de l'activité du prophète Mahomet], et ceux qui ont trait aux lois ou à la vie du Prophète et à ses relations avec ses femmes, ses compagnons, etc. Cela pour dire que certains chapitres conservent leur validité au fil du temps: ce sont les versets révélés à la Mecque (…). Parallèlement, il existe des versets de circonstance concernant les lois qui ont été révélées suite à des événements intervenus il y a 1400 ans. Il y a plusieurs versets que nous appelons versets politiques et militaires, les ‘versets de l’épée’, liés à des circonstances qui existaient autrefois, mais plus aujourd’hui. Les versets de la Mecque, sur les Juifs, les chrétiens et le Peuple du Livre, par exemple, (…) avaient généralement pour objectif de les soutenir, alors que les versets sur les Juifs et les chrétiens à l’époque de la révélation de Médine étaient contraires à ces premiers versets. Pourquoi cela ? Parce que les versets de Médine étaient le résultat de relations politiques changeantes [entre le Peuple du Livre et] les musulmans (…)

La politique est fluide, pas statique ; c’est pourquoi les lois qui reposent sur des fondements politiques sont elles aussi changeantes, pas statiques. En outre, la plupart des versets révélés à Médine sur cette question [le peuple du Livre] se contredisent (…)

Les remous actuels dans le monde arabe [en référence au débat sur le retrait de certains versets coraniques du programme scolaire] ne concernent pas le retrait des versets éternels sur la croyance, mais représentent une tentative pour ne pas enseigner les versets de circonstance qui incitent à la haine et à accuser autrui d’apostasie. Pourquoi [le second calife] Omar Ibn Khattab s’est-il montré, voilà 1400 ans, plus courageux que nous, quand il a éliminé [jusqu'aux] versets relatifs au cœur de la foi, et pas uniquement certains versets de circonstance (…) Comment se fait-il qu’Omar ibn Khattab ait été capable d’agir de la sorte il y a 1400 ans, alors qu’aujourd’hui [Ibrahim] Al-Khuli qualifie d’apostat quiconque éliminerait un verset ou un chapitre du Coran (…) ?

Ibrahim Al-Khuli a repoussé les propos d’Al-Nablousi en ces termes: « Il ne comprend pas [le calife] Omar, prononce des inepties qui ne méritent pas qu’on y réponde. Ni Omar, ni aucun des Sahaba, n’a jamais osé éliminer la moindre lettre du Coran. Ce qui a changé, ce sont les circonstances de l’application [des paroles du Coran] (…) »

Selon Al-Khuli, « Al-Nablousi, Nasr [Hamid] Abou Zayed et leurs gangs s’intéressent à l’aspect historique des Ecritures coraniques (…) Nasr Abou Zayed est allé jusqu’à dire que le Coran est un texte humain qui s’est développé et s’est cristallisé, tel un produit culturel. C’est un mensonge ; voilà pourquoi la peine du tribunal égyptien le concernant est le châtiment pour ridda, et s’il n’avait pas quitté l’Egypte, il aurait été exécuté (…) Al-Nablousi ne mérite pas qu’on discute avec lui, ni [même] que je mentionne son nom. Il a menti en prétendant que certains versets coraniques se contredisaient. Dire une chose pareille revient à se rendre coupable d’apostasie, à quitter la communauté [musulmane] par la plus grande porte. Et j’assume la responsabilité de ce que je dis. » [15]

* Aluma Dankowitz est directrice du projet de Réforme de MEMRI

 


[1] IRNA (Iran), le 12 février 2005.

[2] Voir l’article de l’intellectuel libéral tunisien Lafif Lakhdhar, http://www.rezgar.com/debat/show.art.asp?t=2&aid=8336, le 1er juillet 2003.

[3] Al-Ahram Al-Arabi (Egypte), le 3 juillet 2004.

[4] Roz Al-Yussouf (Egypte), le 17 septembre 2004.

[5] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 19 octobre 2004.

[6] Al-Hayat, (Londres), le 9 septembre 2004.

[7] Khawarij, la première opposition religieuse à l’islam, a vu le jour avec le départ d’un groupe de musulmans du camp du 4ème calife, Ali Bin Abou Taleb, lors de la Bataille de Sifin, en 657.

[8] Mu’tazila, courant rationaliste des 9ème et 10ème siècles, a tenté d’établir les principes de la foi religieuse sur des bases logiques et rationnelles.

[9] http://mojahid.net/ib/index.php?s=880b3a65504793196a9941ae472f7bf5&showtopic=4332&st

[10] Al-Masri Al-Yawm (Egypte), le 25 octobre 2004, cité dans Al-Qods Al-Arabi (Londres), le 26 octobre 2004

[11] Ijtihad, ou le recours au jugement personnel, a été suspendu au 10ème siècle par un consensus d’oulémas, et n’a pas été rétabli depuis. Pour le texte complet des recommandations, consulter http://www.mengos.net/events/04newsevents/egypt/october/ibnkhaldun-English.htm

[12] Al-Rai Al-’Aam (Koweït), le 8 octobre 2004.

[13] http://www.hrinfo.net/egypt/makal/pr041010.shtml

[14] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 7 novembre 2004.

[15] Al-Jazira TV (Qatar), le 5 octobre 2004.




Ostensible hommage du CFCM, de l’UOIF et de la Mosquée de Paris à Nicolas Sarkozy

16052007

Le sado-masochisme serait-il devenu une pratique licite dans l’islam de France ?

 

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par Vincent Geisser
lundi 14 mai 2007

 

Le 14 avril 2007, à la traditionnelle Rencontre annuelle des musulmans de France (RAMF), Fouad Alaoui, secrétaire général de l’UOIF déclarait devant un auditoire de plus de 10 000 personnes : « J’espère que M. Nicolas Sarkozy prend conscience du mal qu’il a causé à des millions de Français musulmans ; M. Sarkozy, vous nous avez fait mal ! »[1].

Le faiseur de mal d’hier devenu rassembleur d’avenir

Le 6 mai, quelques heures à peine après le triomphe ostensible du leader tout puissant de l’UMP, l’UOIF était aussi l’une des toutes premières organisations de France (laïques et religieuses confondues) à s’empresser de lui adresser un message de félicitations dans un style plus qu’élogieux, digne des monarchies et des régimes autoritaires de là-bas : « Les Français viennent d’élire Monsieur Nicolas Sarkozy à la fonction suprême de Président de la République. L’UOIF lui présente ses félicitations, et lui souhaite toute la réussite dans ses nouvelles hautes responsabilités. Nous sommes confiants en l’esprit de clairvoyance, de discernement et de rassemblement dont fait preuve M. Sarkozy […] » (extrait du communiqué sur le site officiel de l’UOIF : http://www.uoif-online.com)[3].

Clairvoyance, sens du discernement, esprit de rassemblement… ? L’homme qui « faisait du mal », il y a encore quelques jours, est devenu soudainement « l’homme qui fait du bien ». En deux mots, pour traduire la psychologie des dirigeants actuels de l’UOIF : « fais nous du mal, ça nous fait du bien ! ».

Un sado-masochisme, dont il faut bien avouer, qu’il est malheureusement partagé aujourd’hui par la plupart des organisations et personnalités islamiques de France, au premier rang desquelles le Recteur de la Grande Mosquée de Paris (GMP), Dalil Boubakeur, surenchérissant sur l’UOIF dans son éloge au nouveau Prince, se disant « réjoui de la brillante élection » (sic) de Nicolas Sarkozy, parce que « les musulmans de France ont pu apprécier (son) action lorsqu’il était ministre de l’Intérieur en faveur de l’organisation du culte musulman et de sa représentation au sein de la République aux côtés des autres cultes »[4] (AFP).

Mais dans le genre ralliement ostensible ou ostentatoire au Prince, c’est peut-être le CFCM, censé pourtant représenter l’ensemble des musulmans de France (du moins sa composante cultuelle), qui est allé encore plus loin dans l’éloge princier, en publiant un communiqué officiel qui, jusqu’à ce jour, n’a été démenti par aucune des parties prenantes de l’institution représentative. En effet, dès le mardi 8 mai, le CFCM a salué la victoire de Nicolas Sarkozy « l’homme d’Etat qui a su rassembler toutes les tendances de l’Islam de France. […] Les musulmans de France se remémoreront toujours cet acte fondateur d’invitation de l’Islam à la table de la République »[5], conclut le communiqué du CFCM.

De la Khotba du vendredi à la Khobza du dimanche

Surprenants ces éloges musulmans célébrant le sacre sarkozyen, non ? Quand on sait que, d’après certaines enquêtes (sondage CSA-CISCO), seulement 1 % des électeurs français se déclarant « musulmans » auraient effectivement voté pour Nicolas Sarkozy, le reste choisissant très massivement, au premier tour, Ségolène Royal (64 %), François Bayrou (19 %) ou les petits candidats (Bové, Besancenot, ect.)[6] ? 1 % des « musulmans » votent Sarkozy ; 99,9 % des dirigeants nationaux musulmans suivent Sarkozy, une situation quasiment « à la tunisienne » diraient certains qui souligne ô combien est grand le fossé entre la « base musulmane » et leurs soi-disant « porte parole ». Dans certains pays, on appelle ça le suivisme ou, pire, le khobzisme (l’art de manger du pain, kobz, dans la main des puissants et des dominants).

Un suivisme des dirigeants musulmans de France qui contraste d’ailleurs avec les communiqués critiques mais réalistes de nombreuses organisations françaises des droits de l’homme et de défense des libertés qui ont accueilli avec inquiétude l’élection du leader de l’UMP à la présidence de la République, comme le MRAP qui lance un appel à « la poursuite d’une résistance citoyenne et républicaine contre une politique du tout sécuritaire »[7], l’association Act-Up qui rappelle dans un communiqué émouvant que « Nicolas Sarkozy a été élu, malgré sa politique xénophobe, sa haine des minorités, sa volonté de démanteler le système de santé »[8] et même le syndicat autonome UNSA-Education qui estime que « certains engagements de Nicolas Sarkozy, s’ils ne sont pas atténués, risque de porter atteinte au service public d’éducation »[9] ou encore la prestigieuse Ligue des droits de l’Homme (la fille de l’affaire Dreyfus) pour qui « l’élection de Nicolas Sarkozy, dont chacun doit prendre acte et tirer les leçons, est lourde de conséquences mais ne clôture pas la séquence démocratique de ce printemps. Car ce n’est pas un homme seul, fût-il Président de la République, qui peut décider de tout en démocratie »[10].

Sans parler de l’hebdomadaire Témoignage chrétien, héritier de la résistance et du combat anticolonialiste qui très lucidement nous dresse un portait de la future France sarkozyenne : « Plus rapidement encore, devraient arriver la création du ministère de l’Identité nationale, les peines planchers pour les mineurs délinquants, les quotas d’immigrés au kilo, et le ‘traité simplifié’, ratifié par le Parlement, bien plus professionnel que le peuple. Bien entendu, toutes ces mesures promises se feront en concertation, et on le craint, surtout en concertation avec lui-même »[11].

Où sont passées les « Lumières musulmanes » ?

Heureusement, il existe encore en France des consciences citoyennes et républicaines éclairées (LDH, MRAP, Act-Up, Ligue de l’enseignement, GISTI, CIMADE…) mais force est de constater que ce n’est pas dans la communauté musulmane institutionnalisée qu’on peut les trouver aujourd’hui. Au contraire, cette dernière préfère se cantonner dans une attitude de flatterie à l’égard d’un pouvoir qui ne cesse pourtant de la mépriser. Certains dirigeants musulmans ressemblent à ces « poètes » ou ces « bouffons » de Cour qui rivalisent dans l’art de chanter les louanges du Prince Nicolas et qu’il suffit pourtant qu’un seul couplet ne lui plaise pas pour les faire jeter cruellement dans les oubliettes du château.

Amnésie volontaire pour dirigeants solitaires

En plus d’un complexe sadomaso inquiétant, les dirigeants de l’islam de France semblent souffrir également d’amnésie chronique, oubliant, un peu vite, au passage, que c’est d’abord Jean-Pierre Chevènement et ses conseillers au ministère de l’Intérieur qui avaient jeté les bases du futur Conseil français du culte musulman (Accord cadre du 22 mai 2001 signé par tous les protagonistes)[12]. A son arrivée à la place Beauvau, Nicolas Sarkozy s’est contenté de capter l’héritage chevènementiste, en se réappropriant abusivement la paternité du CFCM, et surtout en le transformant en une instance communautaire toute entière au service de sa politique sécuritaire, marginalisant dans un même élan les personnalités et les mosquées indépendantes, trop turbulentes à ses yeux.

En somme, le clientélisme sarkozyste semble avoir pleinement porté ses fruits : clients musulmans d’hier, clients musulmans d’aujourd’hui et, très probablement, clients musulmans de demain, le nouveau Président de la République peut compter sur sa fidèle « garde islamique » rapprochée pour relancer un CFCM agonisant mais sûrement plus allégeant que le précédent, et appliquant à lettre sa nouvelle politique musulmane, qu’ils ne manqueront pas de louer à coups de communiqués. Gageons même que les organisations islamiques de France se disputeront entre elles le trophée de la représentativité, non pas celle de la Communauté mais celle de l’Autorité, terme si cher au nouveau Chef de l’Etat.

Oubliées les déclarations islamophobes durant la campagne présidentielle, à longueur de discours, de meetings enflammés, à Marseille, Toulon, Lille et ailleurs…, pour flatter un électorat UMP radicalisé par des thématiques nationalistes et xénophobes dignes des années trente et du Front national.

Oubliés « le mouton dans la baignoire », « les mariages forcés », « la loi des grands frères dans les cités », « l’excision »…, autant de formules qui ont contribué à attiser la haine identitaire pendant des semaines et qui produiront sans doute des effets pervers dans un avenir proche.

Oubliées l’apologie de la colonisation, la réhabilitation de l’œuvre civilisatrice des « petits colons » au Maghreb et en Afrique noire et la critique systématique de la repentance comme si celle-ci était synonyme de « honte nationale ».

Oubliée l’humiliation du CFCM lors du procès des caricatures du Prophète, où l’on a pu voir les membres plaignants de l’UOIF et de la Grande Mosquée de Paris se faire ridiculiser en public par le patron de l’UMP devant les caméras de télévision.

Oubliée l’indifférence totale de Nicolas Sarkozy, ces six derniers mois, à l’égard d’un CFCM moribond, qui semblait avoir été définitivement sacrifié sur l’autel de la « raison électorale », laissant même planer l’idée, qu’une fois élu à la magistrature suprême, il allait peut-être le supprimer purement et simplement.

Mais, il est vrai qu’en France, cela fait bien longtemps qu’islamité organisée ne rime plus avec dignité désintéressée et que la volonté de reconnaissance du Prince paraît désormais plus forte que l’exercice d’une citoyenneté libre, indépendante et responsable.

Le mouton n’est donc pas prêt de sortir de la baignoire.

Affaire à suivre.

* Vincent GEISSER est co-auteur avec Aziz ZEMOURI de l’ouvrage Marianne & Allah. Les politiques français face à la question musulmane, éditions La Découverte, 15 mars 2007.

Document 1 : Texte intégral du communiqué de l’UOIF du 6 mai 2007

Communiqué : Élections Présidentielles

Les français viennent d’élire Monsieur Nicolas Sarkozy à la fonction suprême de Président de la République. L’UOIF lui présente ses félicitations, et lui souhaite toute la réussite dans ses nouvelles hautes responsabilités.

Nous sommes confiants en l’esprit de clairvoyance, de discernement et de rassemblement dont fait preuve M. Sarkozy, et nous espérons que sous sa présidence, tous les citoyens de ce pays, notamment ceux de confession musulmane,régulièrement dénigrés, puissent être traités sur le même pied d’égalité quelles que soient leurs spécificités.

Paris, le 6 Mai 2007

Union des Organisations Islamiques de France – UOIF

Document 2 : Extrait du discours de « clairvoyance », de « discernement » et de « rassemblement » de Nicolas Sarkozy, Toulon, meeting UMP, le 7 février 2007

Je souhaite qu’on ne puisse pas vivre en France sans respecter sa culture et ses valeurs. Je souhaite qu’on ne puisse pas s’installer durablement en France sans se donner la peine d’écrire et de parler le Français. Et à ceux qui veulent soumettre leur femme, à ceux qui veulent pratiquer la polygamie, l’excision ou le mariage forcé, à ceux qui veulent imposer à leurs sœurs la loi des grands frères, à ceux qui ne veulent pas que leur femme s’habille comme elle le souhaite je dis qu’ils ne sont pas les bienvenus sur le territoire de la République française. A ceux qui haïssent la France et son histoire, à ceux qui n’éprouvent envers elle que de la rancœur et du mépris, je dis aussi qu’ils ne sont pas les bienvenus.

 

 


 

[1] Fouad ALAOUI, « Les musulmans et les élections présidentielles. Quel(s) choix ? », discours au 24ème RAMF, Le Bourget, 14 avril 2007 : http://ramf-uoif.fr/Conference_F.Alaoui.html.

[2] UOIF, Communiqué : « Elections présidentielles », La Courneuve, 6 mai 2007 : http://www.uoif-online.com.

[3] UOIF, Communiqué : « Elections présidentielles », La Courneuve, 6 mai 2007 : http://www.uoif-online.com.

[4] ASSOCIATED PRESS, « Dalil Boubakeur se réjouit de ‘la brillante élection’ de Nicolas Sarkozy », 6 mai 2007.

[5] AGENCE FRANCE PRESSE, « Islam : le Conseil français du culte musulman salue en Sarkozy un ‘rassembleur’ », 8 mai 2007.

[6] « Seulement 1 % des musulmans ont voté Sarkozy », http://tempsreel.nouvelobs.com, 26 avril 2007.

[7] MRAP, Déclaration de la présidence du Mrap, Paris, 6 mai 2007 : http://www.mrap.fr/communiques/sarko.

[8] ACT-UP PARIS, « Nicolas Sarkozy 2007-2012 : nous n’y survivrons pas », Paris, 4 avril 2007 : http://www.actupparis.org/article2953.html.

[9] PATRICK GONTHIER (secrétaire général de l’UNSA-Education), Edito : « Demain l’éducation », mai 2007 : http://www.fen.fr.

[10] LIGUE DES DROITS DE L’HOMME, Communiqué : « Election présidentielle : l’avenir reste entre les mains des citoyens », Paris, 7 mai 2007 : http://www.ldh-france.org/actu_derniereheure.cfm ?idactu=1448.

[11] EMMANUEL LEMIEUX, Editorial, Témoignage chrétien, 10 mai 2007.

[12] Vincent GEISSER et Aziz ZEMOURI, « Jean-Pierre Chevènement : un jacobin arabophile », cité dans Marianne & Allah, Paris, La Découverte, 2007, p. 64-66.

Vincent Geisser

Politologue, chercheur à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (CNRS), enseigne à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence.

Dernier ouvrage paru : Marianne et Allah, Editions La Découverte (15 mars 2007)




Science et non violence

14052007

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Lanza Del Vasto 

Première Conférence du 18 octobre 1977
Découverte de la non-violence
Traduction Yann Forget, 1993 

Je vous remercie pour ce très bel accueil. Je suis très heureux d’être parmi vous, spécialement les jeunes élèves de l’école. Après ce magnifique discours du Premier Ministre (de l’Etat du Gujarat), je me demande ce que je dois dire de plus. Peut-être que tout ce que j’ai à dire est dit. Mais de toute façon, je dois le dire.

Le meilleur moyen d’introduire ces trois conférences serait peut-être de faire allusion à ma propre aventure. Comment je me suis moi-même trouvé ici et pourquoi je suis arrivé en Inde. J’ai été un étudiant pendant longtemps. J’ai fait traîner mes études autant que j’ai pu. Je n’ai pas cessé d’être un étudiant. Ainsi, je vous comprends, jeunes élèves. Quand j’ai obtenu mes diplômes, car je n’ai pu faire autrement que de les obtenir, je me suis demandé comment je pourrais m’introduire dans la grande machine du monde. Le monde des affaires, de la diplomatie, de l’armée, le monde de tout ça. Quelle était ma place là-dedans ? Je ne savais pas exactement ce que je voulais, mais je savais très bien ce que je ne voulais pas. Après avoir voyagé de tous les côtés, dans toute l’Europe, et bien je me suis converti à ma propre religion – le christianisme et j’ai découvert l’Evangile. Et avec l’Evangile, je suis devenu pauvre. Ce qui n’était pas très difficile. C’était seulement ne pas recevoir d’argent de ma famille. C’était bien. J’ai commencé un petit travail en ville, juste assez pour vivre, continuer mes études et rencontrer mes amis.

Niais la pauvreté dans une ville est toujours quelque chose d’artificiel. Alors, je suis parti sur les routes, sans un centime dans ma poche: et je suis devenu un vagabond, comme il est dit dans l’Evangile et comme on en trouve sur les routes. Si vous demandez un morceau de pain ou un verre d’eau, vous l’obtenez toujours, avec un petit ou un gros travail à la ferme. Ce furent les plus beaux jours de ma vie. J’étais libre comme un oiseau et, depuis ce temps-là, je n’ai jamais mieux apprécié la pure joie de vivre, non mélangée avec d’autres joies. Cette belle vie, cette trop belle vie n’a pas pu durer éternellement. Dans les années trente, nous sentions que la guerre allait venir sur nous. Comme je suis international par éducation et par nature, j’ai commencé à redouter la guerre. Pourquoi vient-elle ? D’où vient-elle ? Pourquoi cette peste créée des mains des hommes, les mains des hommes ne peuvent rien contre elle. Ils ne peuvent qu’en souffrir. Bien que je fusse jeune, j’avais déjà compris que la guerre ne nous tombe pas dessus comme une pierre tombe du ciel. Ce n’est pas une calamité naturelle. Notre paix rend la guerre inévitable. Pourquoi donc ? J’avais compris combien puériles sont les explications que les gens donnent de la guerre : la haine et les nécessités économiques des peuples. Pourtant ceci est puéril et futile. Et la guerre apporte d’autres plaies qui accompagnent toutes les civilisations. Je veux parler de la misère, de l’esclavage, de la guerre civile ou de la révolution. Ces quatre plaies sont liées de quelque manière, mais quelle est l’origine de toutes ? Comment l’une engendre l’autre ? Et quel est le moyen d’en sortir ? Ainsi j’ai commencé à penser qu’il n’y en avait qu’un seul qui avait la clé pour sortir de cette prison, et c’était le Mahatma Gandhi.

J’avais entendu parler de lui. J’avais lu quelques écrits de lui dans mes vingt ans, quand les travaux de Romain Rolland ont été publiés. Bien sûr, cela m’avait touché, mais de très loin comme quand vous lisez les histoires des saints de l’ancien temps, ici c’était de très loin dans l’espace. C’était trop pour nous. J’ai donc continué mes études et mes plaisirs, mais bientôt, j’ai commencé à penser que lui seul savait, que je devais le rejoindre et apprendre de lui le chemin de la sortie. Ainsi je suis arrivé à Wardha, à Sevagram, qui était appelé Segaon. J’ai trouvé le cher vieil homme assis devant sa hutte. Il m’a fait asseoir près de lui et il m’a demandé qui j’étais, ce que j’avais fait, d’où je venais. Parlant de moi, j’ai découvert que je n’étais rien, que je n’avais rien fait et que je ne voulais rien, excepté le servir à ses pieds. Peut-être que ce sentiment de néant a plu à Bapu, Il me prit comme son fils et m’instruisit. Ainsi, j’ai appris à filer. J’ai pensé que je resterais pour toujours dans ce pays.

Ici en Inde, j’ai fait comme tout le monde. Je n’avais que deux dhoties (vêtement indien traditionnel des hommes, qui remplace le pantalon), un sur moi et un à laver. Je mangeais avec mes doigts, assis par terre, et je me lavais dehors, comme tout le monde. Je me suis intéressé aux prières et aux méditations, et je croyais ainsi devenir un Indien. Pour m’introduire à la vie indienne, j’ai pensé que le mieux serait d’aller dans l’Himalaya, à Gangotri, à Jamnotri (célèbres lieux de pèlerinages hindous), et ainsi j’ai pris le chemin.

En ce temps-là, il n’y avait pas de routes. Vous n’aviez qu’à contourner les rochers et à grimper jusque là-haut. J’y suis allé. A Narendranagar, l’un des gros villages des collines de l’Himalaya, alors que j’en revenais au début de la mousson, j’ai appris que je devais me préparer pour une chose quelque peu différente de ce que je rêvais. Dans les collines, par une belle nuit, j’ai entendu une voix qui m’a dit : « Shantidas, où vas-tu comme ça ? Rentre à la maison !  » Je me suis retourné mais il n’y avait personne, seulement les étoiles. J’attendais une explication, mais il n’y avait pas d’explications. Je ne savais que faire, que trouver… Pourquoi retourner ? Mais de toute façon, je devais obéir. En même temps, je me suis senti très faible pour commencer quelque chose, pour faire quoique ce soit, spécialement dans mon propre pays. Car je savais quelles sortes d’esprits il y avait en moi-même et dans mon pays.

J’ai écrit à Bapu à propos de mes rêves, de ce que j’avais imaginé, car rien n’est trop grand pour l’imagination. Bien sûr, je suis revenu le voir. Tous les deux jours, il m’accordait deux ou trois heures pour lui expliquer mes grands projets. Il m’a écouté avec beaucoup de patience, puis il a dit : « Tout ceci est très bien, parfait ; mais je veux savoir seulement une chose : es-tu appelé ? Car si tu n’es pas appelé, toute ton intelligence, ton courage, tes vertus te seront de peu d’utilité. Mais si tu es appelé, même les vertus qui te manquent te seront données. » Cela m’a plutôt inquiété. Comment savoir si l’on est appelé ? Beaucoup d’hommes fous pensent qu’ils sont appelés et que Dieu les appelle. Les hommes expriment leurs propres vanités, ils désirent faire de grandes choses et devenir de grands hommes.

Je suis rentré finalement en 1938. Le monde entier était plein de guerre, préparé pour la guerre. J’ai été très bien reçu par mes frères et mes amis. Ils aimaient entendre mon aventure indienne car l’Inde est comme une légende très éloignée. E y a la jungle, des tigres, des singes, des sages et tout ça. Mais quand je parlais de paix, de non-violence, cela passait avec le reste. Tous souriaient. S’ils s’étaient opposés furieusement, je les aurais fracassés avec mes arguments. Mais que faire contre quelque chose de mou, de si mou ? Je ne pouvais être compris. J’ai pensé que le Seigneur m’avait envoyé le signe ‘non appelé’. Mais quel signe me donnera-t-il ?… Je ne parlerai donc qu’aux gens qui me le demandent et à ceux qui veulent savoir ce qu’ils doivent faire. Ainsi j’ai été silencieux. J’ai gardé le silence sur ceci pendant sept ans. Personne ne me demandait rien, et je commençais à penser à ce qu’on peut bien faire dans ce pays. Je suis allé en Terre Sainte, à pied, bien sûr. Une année est passée et quand je suis revenu, c’était la guerre et la nuit pendant lesquelles rien ne peut être fait.

La dernière année de la guerre, un éditeur m’a demandé d’écrire mon voyage en Inde. Ainsi j’ai écrit le Pèlerinage aux Sources. Le livre a eu un énorme succès. C’était le temps de l’occupation, de la misère, de l’humiliation. Les gens étaient emprisonnés dans des camps. Là, ils ont lu mon livre. Par la suite, beaucoup de gens sont venus me dire : « Vous m’avez sauvé la vie. » « J’ai repris goût à la vie en lisant votre livre, parlant de non-violence, de palmiers, de grands horizons, de choses de Dieu. » Plus tard, des gens se sont rassemblés autour de moi et je pouvais leur dire ce que nous devrions faire. Nous ferons ceci et cela, et ça, et encore ça. J’ai commencé à enseigner à Paris, au milieu de la grande cité. Nous avons établi quelques ateliers, avec le rouet d’abord, le métier à tisser ensuite, et en dehors de la cité, en plein air, un atelier de poterie et de travail du bois. Des gens sont venus lorsque nous avons commencé. J’ai enseigné, un enseignement spirituel, sur la connaissance de soi-même, la possession et le don de soi, les trois aspects de tous les enseignements. Après quatre ans comme cela, je me suis marié, et aussitôt après, nous avons fondé la première communauté rurale et gandhienne avec tout ce qui est dans les ashrams gandhiens : méditation, yoga, travail des mains pour tout le monde, décisions par consensus pour tous, règle de vie, rouet, tous les aspects de l’enseignement de Gandhi.

En ce temps-là, personne ne parlait de non-violence. Personne ne connaissait Gandhi, excepté par la littérature et quelques admirateurs. Plus tard, lors des mouvements de résistance non-violente de la guerre d’Algérie, on a commencé à parler de non-violence. Sur le papier, le mot n’existait même pas. Puis nous avons été imités. Beaucoup d’autres groupes sont apparus en Europe. Mais aucun, ni en Europe, ni en Amérique, aucun n’a appliqué tous les enseignements de Gandhi. Et je pense que même ici, en Inde, beaucoup recherchent la non-violence avec grande sincérité et courage, mais ils n’appliquent pas toujours tous les enseignements de Gandhi.

Pourquoi Gandhi m’attire-t-il ? J’ai trouvé en lui tout ce que je cherchais et beaucoup plus. Ce qui m’attire en premier est l’unité de vie. Depuis le travail des mains qui vous donne le pain, jusqu’à la prière, il n’y a qu’un seul sens. C’est ce que je voulais rapporter chez moi. Nous ne devrions pas avoir plusieurs vies, une vie familiale et une vie sentimentale qui n’a rien à faire avec la famille ; une vie intellectuelle avec des livres, qui n’est pas la nôtre ; et puis une vie professionnelle et une vie politique, et une vie religieuse pour le dimanche matin. Toutes ces vies qui sont chacune un monde en soi. Et ainsi nous changeons de vie comme nous changeons de chemise. Quand nous entrons au bureau, nous changeons de masque, et quand nous rentrons à la maison, nous changeons aussi. Et quand nous allons à l’église, nous changeons encore. N’ayons qu’un seul visage et qu’une seule vie, et allons vers l’unité. Depuis trente ans, les communautés ont grandi très lentement, bien sûr à travers d’infinies difficultés. Voilà où nous en sommes après tant d’années. Il y a exactement quarante ans, j’étais dans la hutte de Gandhi, parlant de mes grands projets, exactement jour pour jour en ce mois d’octobre, C’est une grâce réelle de me trouver ici, de retour chez vous, chers amis, chers Indiens. J’ai reçu quelque chose de vous à travers lui et par vous aussi. Mais ce n’est pas le sujet que j’étais supposé traiter. Allons-y et essayons de le traiter sérieusement.

Science et non-violence, donc. Mais qu’est-ce que la science ? C’est ce que nous devons examiner avec beaucoup d’attention. Naturellement,la Vérité est Dieu et la recherche de
la Vérité est le service de Dieu. L’intelligence et la connaissance, la conscience et la sagesse sont les grands privilèges de l’homme, la seule raison d’être homme.
La Bible dit, la loi de Dieu dit : « Créons un homme à notre image et à notre ressemblance. », et une deuxième fois : « Quand Il a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, et une troisième : « Il l’a créé homme et femme.  » Ainsi cela est dit trois fois. Mais cela n’est pas dit d’aucune autre créature. Pour créer la lumière, Il a eu seulement à dire : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. Cela semble indiquer la triple nature de l’homme. Non seulement, il appartient à une espèce différente, mais aussi à un autre royaume, celui de l’avènement de l’homme. La raison en est l’image et la ressemblance. L’image, bien sûr, toutes les créatures la porte en eux. L’univers entier chante la louange de Dieu. C’est l’image de Dieu dans sa beauté, mais ce n’est pas la ressemblance. Toutes les créatures reçoivent l’image de Dieu, mais seul l’homme peut la renvoyer, peut renvoyer le rayon de la lumière divine. Reçois la lumière, reçois l’image et montre la ressemblance, montre-la avec admiration, avec adoration et avec amour. Et c’est la seule vérité.

C’est la raison d’être de l’homme. Il est dit que quand l’homme a été créé, Dieu a mis autour de lui un magnifique jardin, une place de joie. Vous savez ce qu’il est arrivé à nos ancêtres, qu’ils se soient appelés Adam ou Manou (le premier homme pour les hindous). Vous connaissez ce que les chrétiens appellent péché originel. Vous l’appelez ignorance (avidya). Dois-je vous raconter l’histoire ? Vous savez déjà tout à propos d’Adam et du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Quel était ce péché que nous appelons péché originel ? Bien sûr, la clé de ce mystère est le nom de l’arbre, Et bien sûr, c’est un arbre symbolique. En dehors de ce symbole, l’histoire n’a pas de sens. C’est donc l’arbre de la connaissance, la connaissance du bien et du mal. Adam pouvait manger de tous les fruits. Tous étaient donnés, même sans travail, sans douleur, en abondance. Mais il ne devait pas toucher celui-là. Pourquoi ? Et pourquoi a-t-il pris spécialement celui-là ? Quel est cet arbre ? Et quel mal a-t-il fait ?

Quel est donc ce mal ? Le mal d’avoir mangé du fruit de l’arbre du bien et du mal. Vous voyez ma phrase commence par le mal et finit par le mal. C’est comme une formule algébrique. Il y a une égalité mélangée avec toutes sortes d’opérations. Essayons de mettre au clair ces opérations. Qu’est-ce que manger ? Cela veut dire tuer, saisir, s’emparer, mâcher et détruire, s’approprier et jouir de la destruction de ce que vous mangez. Mangez la connaissance ? C’est une opinion commune que c’est un péché. L’homme a-t-il acquis la connaissance ? Non, c’est une mauvaise lecture des Ecritures. Mais nous avions une connaissance sociale. L’homme a été créé avec la connaissance et avec la conscience. Nous voyons que dans le Paradis, Adam parlait familièrement avec Dieu, voyait Dieu, et quand il parlait, Dieu lui répondait. Mais Dieu ne parlait pas avec les pierres, ni avec les lions, non parce qu’ils n’étaient pas végétariens et non-violents, mais parce qu’ils ne pouvaient répondre ! Il ne parlait pas avec eux parce qu’ils ne comprenaient pas. L’homme le pouvait, il avait la connaissance. Et qu’a-t-il fait ? Il a volé, il a volé le cadeau.

Savez-vous ce que signifie voler un cadeau ? Je vous donne quelque chose avec tout mon cœur. Vous me l’arrachez, vous me regardez, et vous dites : « Bien. Maintenant, c’est à moi Mais je vous connais, et vous dites, c’est le mien. L’intelligence, c’est la nôtre, nous l’avons inventée ! Mon intelligence, je l’ai inventée ! Si c’est la mienne, je peux en profiter. Non. Le fruit, que signifie le fruit ? Si vous n’aimez pas les spéculations symboliques, allez demander à votre banquier ce que signifie le fruit. Cela veut dire jouissance et profit. Maintenant, l’explication est là. Le péché de l’homme a été de détourner l’intelligence de la Vérité vers le fruit. Plutôt que d’utiliser votre intelligence pour rester en contact avec Dieu, pour refléter la sagesse de Dieu, la volonté de Dieu, la beauté de Dieu, vous utilisez, nous utilisons, Adam a utilisé son intelligence pour obtenir le fruit et la jouissance. Vous me suivez ? Maintenant, si la police vient chez moi et m’arrête, je vais protester et dire : « Mais pourquoi donc ? De quoi suis-je accusé ? Je n’ai rien fait. » Non, vous n’avez rien fait, mais votre ancêtre était un grand criminel. Vous devez expier pour lui. Je serais indigné. Et vous tous seriez indignés de cette sorte de justice. Quelle justice est-ce donc ?

Maintenant, Adam est mon ancêtre, mais c’est très éloigné. Pourquoi dois-je supporter les conséquences du seul crime que, j’en suis sûr, je n’ai pas commis ? En êtes-vous si sûr ? Mais qui est Adam ? Mais chers amis, Adam, c’est nous, chacun de nous. Et le péché d’Adam est celui que nous faisons tous ; que nous faisons et faisons encore, et continuons à faire chaque jour depuis l’origine. Presque toutes les intentions derrière notre intelligence vont à penser : quel profit j’obtiendrai de ceci ? Si je fais ça, quel bien cela m’apportera-t-il ? Quel profit ? C’est suffisant, et c’est le péché du monde. Non seulement mon péché personnel, car c’est aussi le vôtre, mais c’est le péché de tout le monde, et donc bien sûr, aussi le mien. C’est un péché différent des autres, qui n’a rien à voir avec la morale. C’est un péché métaphysique, non un péché moral.

Faites du profit, dirigez une affaire, gagnez de l’argent, obtenez du pouvoir. Ceci est moral, et vous pouvez faire cela très honnêtement, pour votre bien et pour le bien des autres. Rien de mal là-dedans, c’est permis. Et les bons et les mauvais sont également dans le monde, dans le péché originel, et le payent car c’est un tout. Je dois expliquer ce péché, montrer quelle est la déformation de l’intelligence comme péché fondamental et quel est le chemin pour en sortir. Maintenant, si nous considérons la science, la science comme la science physique, comme les Occidentaux l’ont développée, et qui est aussi venue ici. La science, qui n’est pas la connaissance (vidya), qui n’est pas la sagesse, mais qui est l’observation de la nature, et l’utilisation que vous en faites. Si vous observez cela, que notez-vous ? Comment décririons-nous cette science ? C’est le plus formidable renouvellement du péché originel ! Tout le génie que Dieu a donné à l’homme est dirigé vers le profit et le fruit. Avec toute notre intelligence, nous nous efforçons de devenir riches, de passer devant notre voisin, de prendre le pouvoir, d’en profiter. Voilà ce qu’en Occident nous appelons science. Et la punition ? Pas de punition, Dieu n’envoie jamais aucune punition. Seulement de bonnes choses viennent du Tout-Puissant, du bon et aimant Seigneur. Et cela vient sur les bons et sur les méchants. La pluie tombe pour tout le monde comme le pardon. Et les méchants ont la grâce de la force de vie et de l’intelligence. Pas de punition, mais la simple conséquence du péché est la mort ; la mort, qui est séparation. Nous sommes séparés de Dieu, car la science ne conduit pas à Dieu. Par la séparation de la science, nous jouissons du fruit, Et vous voyez le fruit de cet arbre Un bon arbre ne donne pas de mauvais fruits, un bon arbre ne donne que de bons fruits.

Quel est le fruit de la science moderne et de la technologie ? Le plus beau fruit ? Le plus significatif? La bombe atomique ! La mort pour tout le monde ! Pour ceux qui l’ont inventée, pour ceux qui seront forcés de l’utiliser, pour ceux qui l’ont préparée pour leurs voisins, et pour les voisins qui l’ont préparée pour ceux-là. Ils ne sont ni bons ni méchants, ni fous ni voleurs. Ils sont simplement engagés dans le péché originel comme nous le sommes. Et nous sommes tous complices tant que nous n’avons pas trouvé le chemin de sortie. Donc, demain, je parlerai du chemin de sortie.

 Merci, chers amis, pour votre attention. 




Tu ne tueras point

10052007

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Léon Tolstoï

 Article du 8 août 1900

Quand, suivant les formes de la justice, on exécute des rois : Charles 1er, Louis XVI, l’empereur Maximilien, ou quand on les tue lors d’une révolution de cour : Pierre III, Paul 1er, divers sultans, shahs et empereurs de la Chine, ce sont là des faits dont on se préoccupe généralement peu. Par contre, lorsqu’on les tue sans l’appareil de la justice et en dehors des révolutions de cours : Henri IV, Alexandre II, l’Impératrice d’Autriche, le shah de Perse, et récemment le roi Humbert, ces meurtres provoquent, parmi les empereurs, les rois et leur entourage, une violente indignation et un grand étonnement, comme si ces princes ne participaient pas eux-mêmes à des assassinats, n’en profitaient et ne les ordonnaient point. Parmi les rois assassinés, les meilleurs, comme Alexandre II et Humbert, étaient auteurs ou complices du meurtre de milliers et de milliers d’hommes qui périrent sur les champs de bataille ; quant aux empereurs et rois mauvais, c’est par centaines de mille et par millions d’hommes qu’ils ont fait périr.

La doctrine du Christ abolit la loi : « Œil pour œil, dent pour dent ». Or, non seulement les hommes qui jadis admettaient cette loi, mais encore ceux qui s’y conforment aujourd’hui, qui l’appliquent le plus effroyablement sous forme de châtiments isolés ou de guerre, qui ne rendent pas seulement œil pour œil, mais, sans aucune provocation et en déclarant la guerre, ordonnent l’assassinat de milliers d’êtres, ces hommes n’ont pas le droit de s’indigner qu’on leur applique cette loi à leur tour, et dans une proportion si infime qu’on compterait à peine un empereur ou un roi sur cent mille, peut-être sur un million d’individus assassinés par leur ordre et avec leur consentement. Loin de s’indigner du meurtre d’un Alexandre II ou d’un Humbert, les princes doivent plutôt s’étonner de ce que ces assassinats soient si rares, en raison de l’exemple constant et général qu’ils en donnent eux-mêmes.

La masse est comme hypnotisée : elle regarde, sans comprendre la signification de ce qui se passe devant elle. Elle voit, chez les monarques ou les présidents, le souci constant de la discipline militaire, les revues, parades et manœuvres auxquelles ils assistent et dont ils tirent vanité ; les civils accourent en foule pour voir leur frères, affublés de vêtements ridicules, bigarrés, clinquants, transformés en machines, qui, au son des tambours et des trompettes et au commandement d’un homme, exécutent simultanément un même mouvement, sans en comprendre la signification. Celle-ci, pourtant, est simple et claire : c’est tout bonnement la préparation à l’assassinat ; c’est l’abrutissement des hommes en vue d’en faire des instruments de meurtre.

Telle est l’occupation favorite et vaniteuse des empereurs, rois et présidents. Et ce sont eux qui, devenus les professionnels de l’assassinat, eux qui portent constamment des uniformes militaires et des armes meurtrières, ce sont eux qui s’indignent lorsqu’on tue l’un d’entre-eux !

L’assassinat des princes, comme celui tout récent de Humbert, n’est pas effrayant par la brutalité du fait lui-même. Les actes commis dans le passé par les souverains : la Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la répression impitoyable des révoltes de paysans, de même que les exécutions gouvernementales actuelles, le martyre subi dans les prisons cellulaires et les bataillons de discipline, la pendaison, la guillotine, la fusillade et le carnage des combats, sont autant de cruautés auxquelles ne sauraient être comparés les meurtres commis par les anarchistes.

Les crimes anarchistes ne sont pas précisément effrayants, parce que ceux qui en sont victimes n’ont pas mérité leur sort. Si Alexandre II ou Humbert n’ont pas mérité d’être assassinés, les milliers de Russes qui ont péri sous Plevna, et d’Italiens en Abyssinie, l’avaient encore moins mérité. Ces assassinats sont effrayants, non par le fait qu’ils sont cruels et immérités, mais par l’insanité de ceux qui les commettent. Si les meurtriers des souverains agissent sous l’influence d’une indignation personnelle, provoquée par les souffrances d’un peuple opprimé, ce dont ils jugent coupables un Alexandre, un Carnot, ou un  Humbert, ou s’ils agissent par un sentiment de vengeance, leurs actes, pour si immoraux qu’ils soient, sont compréhensibles.

Mais une question se pose : comment les anarchistes, – c’est-à-dire ce groupe d’hommes organisé qui, dit-on, a délégué Bresci et qui menace aujourd’hui un autre souverain, – ne peuvent-ils inventer, pour améliorer le sort des peuples, rien de mieux que la destruction d’hommes dont la disparition est aussi vaine que si l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux chez qui une nouvelle tête repoussait à la place de l’ancienne ? Les souverains ont depuis longtemps établi chez eux un mécanisme identique à celui des fusils à répétition : aussitôt qu’une balle est sortie, une autre la remplace instantanément. « Le roi est mort, vive le roi ! »

Alors, à quoi bon les tuer ?

Les gens  à la courte vue peuvent seuls s’imaginer que ces régicides sont un moyen de salut contre l’oppression des peuples et contre les guerres qui détruisent tant de vies humaines.

Qu’on se souvienne que la même oppression, les mêmes guerres, ont eu lieu de tous temps, sous n’importe chef de gouvernement : Nicolas ou Alexandre, Frederic ou Guillaume, Napoleon ou Louis, Parlmeston, Gladstone, Mac-Kinley ou autres, et l’on comprendra que ce n’est nullement tel ou tel gouvernant qui est spécialement cause des fléaux dont souffrent les peuples, mais que ces fléaux sont la conséquence d’une organisation sociale pesant tellement sur tous les membres de la société que tous subissent le joug de quelques hommes, le plus souvent d’une seul, lesquels, – ou lequel,- sont à tel point corrompus par leur pouvoir monstrueux de disposer de la vie de millions d’individus, qu’ils se trouvent constamment dans une sorte d’état morbide, et sont possédés de la manie des grandeurs, ce dont on ne s’aperçoit pas en raison de leur situation privilégiée.

En effet, depuis l’enfance jusqu’à la tombe, ces hommes sont environnés d’un luxe incroyable, de mensonge et d’hypocrisie qui en découlent. Toute leur éducation, leur activité, n’ont qu’un but : l’étude des assassinats du passé, des meilleurs procédés de meurtre de notre époque et de la préparation à ces meurtres.  Ils ne cessent de porter sur eux les instruments de l’assassinat : sabres ou épées ; ils s’affublent de toutes sortes d’uniformes, font passer des revues et des parades, se font des visites et des présents sous forme de décorations ou de régiments ; et non seulement personne n’appelle de son véritable nom ce qu’ils font, ne leur dit qu’il est odieux et criminel de se préparer à l’assassinat, mais il reçoivent encore des encouragements et des louanges pour ces occupations.

Les seuls journaux qu’ils lisent et qui leur semblent l’expression des sentiments de toute la nation ou de ses meilleures représentants, exaltent de la façon la plus servile leurs paroles et leurs actes, si stupides et si mauvais qu’ils soient.

Leur entourage, hommes, femmes, prêtres, laïques, tous ceux qui font bon marché de la dignité humaine, cherchent à qui mieux mieux à les encourager par la flatterie et, de la sorte, les trompent en en leur laissant pas la possibilité de s’apercevoir de la duperie de leur existence. Ils peuvent vivre cent ans et ne jamais voir un seul homme réellement libre, n’entendre jamais la vérité. Parfois on frémit d’horreur en écoutant leurs paroles et en voyant leur actes ; mais, si l’on réfléchit un instant à leur situation, on comprend qu’à leur place, quiconque agirait de même. Un homme sensé, qui se trouverait dans cette position, ne pourrait, en tant qu’acte raisonnable, s’arrêter qu’à un seul : s’en aller. S’il restait, il ferait comme eux.

Au fait, que doit-il se passer dans la tête d’un Guillaume, – homme borné, d’instruction médiocre, vaniteux et n’ayant d’idéal que celui d’un junker allemand, – lorsque chacune de ses bêtises ou de ses vilenies est saluée par un hoch enthousiaste et commenté, par la presse universelle, comme un événement de haute importance ? S’il dit que, sur un signe de lui, ses soldats doivent tuer jusqu’à leurs pères, on crie « hurrah ! » S’il dit que l’Evangile doit être répandu à coups de poing, la main gantée de fer : « hurrah ! ». « Hurrah ! » Encore s’il ordonne aux troupes qu’il envoie en Chine de ne pas faire quartier. Et, au lieu de l’enfermer dans une maison de correction, on vogue vers la Chine pour exécuter ses ordres.

Ou bien, c’est Nicolas II, de nature modeste, qui commence son règne en déclarant à des anciens, hommes vénérables, que gérer leurs affaires selon leur désir, d’après le régime constitutionnel, n’est qu’un rêve insensé. Et les journaux qu’il lit, les hommes qu’il voit, l’approuvent et célèbrent ses louanges. Il propose un projet de désarmement universel, enfantin et illusoire, en même temps qu’il augmente le nombre de ses soldats, et on ne tarit pas d’éloges sur sa sagesse et sur ses vertus. Il offense et martyrise, sans nulle raison et sans la moindre nécessité, tout un peuple, les Finlandais, et il n’en est pas moins loué. Il organise enfin, en Chine, un carnage insensé, en contradiction avec son propre projet de paix universelle, et de tous côtés on vante à la fois ses triomphes sanguinaires et sa fidélité à la politique pacifique de son père.

Aussi, doit-on se demander ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de ces hommes ? Aussi, peut-on dire que l’oppression des peuples et l’iniquité des guerres sont la faute ne d’Alexandre, ni de Guillaume, ni d’Humbert, ni de Nicolas, ni de Chamberlain, qui organisent ces meurtres, mais la faute de ceux qui soutiennent ces dispensateurs de la vie humaine. Aussi, ne sert-il de rien de tuer des Alexandre, des Nicolas, des Guillaume et des Humbert. Il faut simplement cesser de soutenir l’organisation sociale qui les produit. Or, le régime actuel n’est maintenu que grâce à l’égoïsme et à l’abrutissement des hommes, qui vendent leur liberté et leur dignité en échange de mesquins avantages matériels.

Telle est la conduite des hommes qui sont placés sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale, en partie parce qu’ils sont abrutis par une éducation patriotique et cléricale, en partie en raison de leur intérêt personnel. De même agissent ceux qui se trouvent à un degré plus élevé dans la société, pour les mêmes causes, en vue des mêmes avantages, et au bénéfice de ceux qui sont placés encore plus haut. Ainsi, atteint-on les plus hauts degrés de l’échelle sociale, jusqu’aux personnes, – ou à la personne, – qui se trouvent au sommet du cône et qui n’ont, – ou qui n’a -  plus rien à acquérir ; pour ceux-ci, l’unique motif d’agir est l’ambition et la vanité, et ils sont à ce point abrutis et corrompus par leur pouvoir de disposer de la vie et de la mort de leurs semblables, par la courtisanerie et l’hypocrisie de leur entourage, que, tout en faisant le mal, ils sont absolument convaincus de leur rôle de bienfaiteurs de l’humanité.

Les nations, en sacrifiant leur dignité au profit de leurs intérêts matériels, produisent elles-mêmes des dirigeants qui ne peuvent se conduire, différemment. Pourtant, ces nations s’irritent contre leurs actes stupides ou méchants. Or, les châtier, c’est fustiger des enfants qu’on a d’abord pervertis.

La solution est donc bien simple. Pour faire disparaître l’oppression des peuples et les guerres inutiles, pour faire taire l’indignation contre ceux qui semblent en être les fauteurs, et pour qu’on ne les tue plus, il suffirait de peu : voir les choses telles qu’elles sont réellement, et les appeler par leur nom, savoir qu’une troupe en armes est un instrument d’assassinat, que l’organisation de l’armée, œuvre à laquelle président avec tant d’assurance les chefs d’Etats, est la préparation au meurtre ; que tout empereur, roi, ou président se rendre compte que sa fonction de chef de l’armée n’est nullement honorable, ni importante, comme le lui font croire ses courtisans, mais au contraire, nuisible et honteuse ; que tout honnête homme comprenne que le paiement de l’impôt affecté à l’entretien et à l’armement des soldats et, plus encore, que servir personnellement dans l’armée ne constitue pas un acte indifférent, mais bien immoral et honteux. Alors, le pouvoir des empereurs, rois et présidents, qui nous indigne tant et qui provoque leur assassinat, disparaîtra de lui-même. Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Humbert et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes des assassins, surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer sur leur ordre.

Si les hommes ne le font pas, c’est simplement par ce que les gouvernements, mus par l’instinct de la conservation, les maintiennent dans un état d’hypnose. C’est pourquoi il faut chercher à faire cesser les assassinat commis par les chefs d’Etat et à mettre un terme aux tueries entre les peuples, non par d’autres assassinats, – car au contraire, ils ne font qu’accroître l’hypnose, – mais en provoquant le réveil qui détruira cette hypnose.

C’est là ce que j’ai tenté dans ce court article.




Désarmer Dieu

9052007


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par Jean-Marie Muller

Article publié par la revue Alternatives Non Violentes, n° 135, juillet 2005

La violence nous lance un défi certes éthique et politique, mais d’abord spirituel : elle nie cela seul qui donne sens à l’aventure humaine. C’est pourquoi toute attitude religieuse qui prône un Dieu guerrier, et qui appelle à la violence contre l’infidèle, renie toute spiritualité. Au Dieu des armées, il convient d’opposer un Dieu désarmé !

Les hommes de foi sont des hommes de certitude. Ils ont la conviction de posséder la vérité. De ce fait, ils se donnent à eux-mêmes la mission de la défendre contre les infidèles et les hérétiques. Pour cela, ils cèdent facilement à la tentation de tuer, au risque même de pervertir radicalement leur foi. « Ceux qui prétendent tout savoir et tout régner, affirme Albert Camus, finissent par tout tuer. Un jour vient où ils n’ont d’autre règle que le meurtre, d’autre science que la pauvre scolastique qui, de tout temps, servit à justifier le meurtre. »1 Par l’enseignement rigide d’un discours dogmatique fermé, les religions ont souvent disposé les hommes à l’intolérance à l’encontre des autres plutôt qu’à la bienveillance envers eux. Elles ont ainsi nourri les nationalismes communautaires qui professent la discrimination, l’exclusion et la violence. Combien de fois l’histoire n’est-elle pas venue donner raison à Freud lorsque celui-ci croyait pouvoir affirmer : « Il faut qu’une religion, même si elle s’appelle la religion d’amour, soit dure et sans amour pour tous ceux qui ne leur appartiennent pas. Au fond, chaque religion est bien une telle religion d’amour, pour tous ceux qu’elle englobe et chacune tend vers la cruauté et l’intolérance à l’encontre de ceux qui ne lui appartiennent pas. »2 Certes, on pourra toujours prétendre qu’un tel système clos ne représente qu’une forme pervertie de la religion, mais le fait est que les religions se sont souvent sclérosées au point de correspondre à la description proposée par Freud.

La lutte du Bien contre le Mal

La lutte du bien contre le mal, plus précisément du « Bien » contre le « Mal », se trouve au cœur de l’imaginaire religieux. Cette lutte est d’abord présentée comme un conflit spirituel que le croyant doit mené contre lui-même. Mais ce même croyant est également invité à lutter contre le mal qui existe dans le monde. Pour décrire l’intensité de cette lutte, il est souvent fait référence au symbolisme de la violence : le croyant est un soldat qui est appelé à s’engager dans la guerre du bien contre le mal. Insidieusement, cette rhétorique guerrière utilisée pour décrire la lutte spirituelle contre les forces du mal qui sont à l’origine du désordre du monde, appelle le croyant à faire réellement la guerre contre les mal-faiteurs. Et, dès lors, le meurtre des méchants recevra la caution spirituelle des religions, alors même que cette violence nie les exigences essentielles de la spiritualité. Dieu sera enrégimenté dans cette guerre. Par l’action de ses fidèles, Dieu lui-même deviendra meurtrier.

La violence, qui se trouve inscrite au cœur même de l’existence et de l’histoire des hommes, nous lance un formidable défi. Ce défi n’est pas seulement politique, il n’est pas d’abord politique ; il n’est pas seulement éthique, il n’est pas d’abord éthique. Il est essentiellement spirituel. Au-delà de la question du bien et du mal, la violence pose la question du sens et du non-sens. L’extrême tragique de la violence que l’homme fait subir à l’autre homme, c’est de mettre en cause le sens même de notre existence et de notre histoire. Si la violence est une fatalité, alors notre vie est privée de sens. La violence, c’est la néga-tion de la transcendance qui donne sens à notre commune aventure humaine. Pierre Claverie dessinait clairement le chemin abrupt sur lequel l’homme devait s’engager pour ne pas désespérer, lorsqu’il affirmait en décembre 1994 : « Paix et joie ne prennent de sens que dans la résistance concrète et quotidienne à la violence, à la fatalité, à la résignation, et dans le don réel de nous-mêmes pour maintenir l’espérance . »3 Nous sommes mis ainsi au défi de déraciner la violence par une pensée, une attitude et un engagement qui s’enracinent dans la transcendance.

La violence : « l’autre absolu de l’esprit »

Cependant, le plus souvent, les spiritualités, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou non, ont voulu prêcher l’amour tout en s’accommodant de la violence. Or, comme l’a souligné le philosophe Henri-Bernard Vergote, on ne saurait parler de spiritualité qu’en rapport avec la non-violence. Et pourtant, fait-il remarquer, « pour n’avoir pas su reconnaître lucidement en la violence l’autre absolu de l’esprit, et donc de toute vie qui se réclamerait de lui, sous sa forme religieuse ou laïque, une certaine « spiritualité » s’en est presque toujours fait l’inconsciente complice, lui fournissant l’alibi inespéré d’une légitimation qui en rend l’exercice moins brutal parce que moins apparemment contestable. On pourrait même envisager une histoire de la violence qui ne serait rien d’autre que l’histoire de cette méconnaissance . »4 L’homme spirituel comprend la violence comme la perversion radicale de la relation à l’autre. La violence est « une attitude et une manière d’être qui nient dans la pratique la spiritualité comme possibilité qu’a l’être humain de reconnaître et de respecter l’altérité de ce avec quoi il est en relation et sur quoi il peut exercer son action, qu’il s’agisse de la nature ou d’autrui . »5 C’est pourquoi ce qu’on nomme spiritualité s’identifie à la disposition éthique de non-violence.

Selon le Coran, Dieu a créé l’homme en « insufflant en lui de son Esprit » (XXXVIII, 72). Dès lors, et toutes les religions peuvent s’accorder sur cette assertion : la raison de l’homme est inspirée par l’Esprit même de Dieu. Et l’essence même de l’Esprit de Dieu étant la liberté, et donc l’auto-nomie, Dieu a créé l’homme libre, et donc auto-nome. C’est donc en bonne théologie que les doutes et les certitudes de la conscience raisonnable doivent prévaloir sur les croyances et les incertitudes de la conscience religieuse. Du fait même de ses énoncés équivoques et contradictoires, ce n’est pas la religion qui peut réduire nos doutes et fonder nos certitudes, mais la raison. Ce processus de discernement sera lent tant qu’il se heurtera aux blocages de la conscience psychologique, mais il faut tenir qu’à moyen terme il est inéluctable.

Plutôt que de prétendre qu’elles sont toutes des religions de paix, il y aurait de leur part davantage de courage spirituel et d’honnêteté intellectuelle à reconnaître qu’elles ont toutes été aussi des religions de guerre. Toutes, en définitive, ont élaboré des doctrines de la violence légitime et des théologies de la guerre juste dans l’ignorance totale de l’exigence de non-violence.

L’image d’un Dieu guerrier tient une place centrale dans l’archéologie religieuse de l’humanité. Les hommes qui font la guerre ne peuvent avoir d’autre dieu qu’un dieu guerrier. À qui peuvent-ils demander la victoire sinon au dieu des armées ? Ce sont toujours les hommes qui réquisitionnent dieu pour faire la guerre ; Jamais Dieu ne réquisitionne les hommes. La représentation de Dieu s’est trouvée ainsi prisonnière du stéréotype religieux archaïque d’un être qui recourt lui-même à la violence pour punir les méchants et faire respecter sa loi. Ce n’est qu’en acceptant de rompre avec ce stéréotype d’un dieu violent que l’homme accède à la connaissance de Dieu qui est amour et bonté et dont l’agir à l’égard des hommes est pure gratuité, pure compassion, pure bienveillance. « À un Dieu violent, affirme le théologien italien Giuseppe Barbaglio, correspondra un monde violent et vive versa. Pour cette raison, la perspective théologique du problème de la violence et de la non-violence ne concerne pas seulement les croyants, mais quiconque est animé par un idéal de paix et de non-violence. »6 Ces affirmations expriment une vérité fondamentale dont l’enjeu est décisif pour l’avenir de notre civilisation : une histoire non-violente des hommes ne peut correspondre qu’à la représentation d’un Dieu non-violent.

La violence ne peut pas être un attribut de Dieu. Les hommes religieux ont construit des représentations de Dieu divinité à travers lesquelles Dieu fait peser sa malédiction sur ses ennemis et recourt lui-même à la violence pour les punir. Et dès lors que les hommes se représentent Dieu comme un être violent qui châtie les méchants, ils auront tout loisir de justifier leur propre violence à l’encontre de leurs ennemis en croyant que Dieu cautionne leur comportement. Ils iront même jusqu’à imaginer que Dieu leur commande le meurtre des infidèles. Ainsi, la conviction des hommes que Dieu est « avec eux » lorsqu’ils combattent pour faire triompher « le bien » est l’un des ressorts les plus puissants de leur propension à tuer. C’est pourquoi, pour délégitimer la violence des hommes, il est essentiel de décontaminer Dieu de toute violence. Pour vaincre la violence des hommes, il est urgent de désarmer Dieu.

Entrer en philosophie

Le risque semble bien réel que le dialogue interreligieux se fourvoie dans un œcuménisme de complaisance mutuelle dans lequel la question essentielle, centrale, de la violence se trouve occultée. La plus grande chance d’éviter que ce dialogue n’aboutisse dans une impasse où l’on n’échange que des formules de politesse, c’est certainement que les différents espaces religieux s’ouvrent sur un même espace philosophique. Le langage particulier de chaque foi peut alors céder la place au langage commun de la raison et le conflit des croyances et des dogmes peut alors s’effacer devant la confrontation des idées. Si Dieu a créé l’homme, il a créé l’homme raisonnable et consciencieux. C’est donc à la rai-son consciencieuse – en d’autres termes, à la conscience raisonnable – de juger la religion, et non pas à la religion de soumettre la raison. Mais il faut souligner que le raisonnable est d’une autre nature que le rationnel. La raison ici n’est pas la raison scientifique qui observe la réalité matérielle et recherche les moyens techniques de la transformer – au demeurant, ce n’est pas là œuvre méprisable mais au contraire fort utile. La raison ici est la raison spirituelle qui s’efforce de comprendre l’aspiration la plus humaine de l’homme. En définitive, elle est œuvre de l’intelligence qui prête attention aux requêtes de l’Esprit. Pour cela, la raison est attentive aux exigences du « cœur ». Car il est vrai que, pour reprendre les mots de Pascal : « Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur. »7 Oui, le cœur a ses raisons, mais la raison ne les ignore pas. Contre Pascal cette fois, il faut tenir que la raison connaît les raisons du cœur. Elle seule, en effet, peut les reconnaître et les exprimer. Pour le reste, la raison est certes faillible et l’homme peut se tromper. Mais sa dignité est de prendre le risque d’avoir raison.

Les théologiens sont décidément bien mal-venus de n’avoir que condescendance pour le « Dieu des philosophes ». Car eux-mêmes ont péché contre l’esprit en imaginant et en construisant des doctrines qui pervertissent le nom de Dieu en laissant croire qu’il peut lui-même être violent à l’égard des hommes. Certes, chacun l’aura compris, le « Dieu des philosophes » dont il est ici question n’est pas le Dieu de Voltaire, « l’horloger », « l’éternel géomètre », « l’éternel architecte du monde ». Il n’est pas l’ »admirable intelligence » qui seule peut expliquer l’existence de la « machine admirable » qu’est le monde ». Il n’est pas « l’Être suprême ». La question qui est en jeu ici – la question-enjeu – n’est pas l’existence du monde mais le sens de l’existence. Ici, le « Dieu des philosophes » est l’Être dont l’essence même est la bonté, parce que la philosophie a fait apparaître que la bonté est l’essence même de l’Esprit.

Une transcendance ouvrant à l’universel

L’expérience atteste que tout débat sur l’interprétation qu’il convient de donner des textes fondateurs des religions risque fort de s’enliser dans des disputes interminables. Il sera toujours possible d’opposer un verset à un autre verset, de récuser une interprétation par une autre interprétation – tout particulièrement un verset guerrier à un verset pacifique, une interprétation spirituelle, métaphorique, symbolique à une interprétation littéraliste, légalitaire, judiciaire. En revanche, il semble raisonnable de faire le pari que le débat philosophique, qui se décentre, ne serait-ce qu’un moment, par rapport aux textes religieux, pourra faire avancer ensemble les croyants vers des convictions partagées qui fondent une sagesse et une transcendance ouvrant à l’universel. Tous les croyants sont ainsi appelés à « sortir de la religion » pour « entrer en philosophie ». Ils pourront ensuite revisiter leur propre religion et se confronter à leur propre croyance.

Il appartient à l’homme d’exercer son jugement critique à l’égard des textes sacrés des différentes religions, tout particulièrement en ce qui concerne les prescriptions morales qu’ils enseignent. C’est ainsi que Gandhi a procédé. Il entendait juger lui-même de l’inspiration divine des textes sacrés selon les exigences de sa conscience : « Je ne peux, écrit-il, laisser un texte sacré supplanter ma raison. »8 C’est pourquoi il n’hésite pas à récuser dans la religion ce que sa raison n’approuve pas : « Je rejette, affirme-t-il, toute doctrine religieuse qui ne soit pas consonante à la raison et qui s’oppose à la morale. (…) Les Écritures ne peuvent pas transcender la raison et la vérité. (…) On ne doit jamais pactiser avec l’erreur, quand bien même elle serait soutenue par des textes sacrés. »9 Le critère décisif selon lequel Gandhi juge l’enseignement des religions est sa conformité avec l’exigence morale. « Dès ma jeunesse, écrit-il, j’ai appris à apprécier la valeur des Écritures sur la base de leur enseignement éthique. »10 Gandhi est « fermement persuadé qu’il n’y a d’autre religion que la vérité. »11 Et dès lors que, selon lui, il n’existe d’autre chemin qui conduise à la vérité que celui de la non-violence, il en résulte que « le seul moyen de connaître Dieu est la non-violence. »12 Si nous prenons au mot Gandhi, force nous est de reconnaître que les grandes religions instituées, parce qu’elles ont largement méconnu la non-violence, ont largement méconnu Dieu.

Sans doute la philosophie ne permet-elle pas de connaître le vrai Dieu, mais du moins permet-elle d’identifier les faux dieux en s’efforçant de dire de Dieu ce qu’il n’est pas – et cela est déjà décisif. Le philosophe refuse l’idée même d’un dieu qui enjoindrait au croyant de recourir à la violence pour faire respecter la foi, le dogme, la loi et l’ordre. Pour le philosophe, l’antithèse de la foi, ce n’est pas l’incroyance, mais la violence. En toute hypothèse, renier Dieu, ce n’est point ignorer qu’il existe, mais prétendre qu’il s’accommode de la violence des hommes, qu’il la cautionne, pire encore qu’il peut la leur commander.

La non-violence instaure l’éthique

Le philosophe Emmanuel Lévinas revendiquait sa foi juive, mais il a toujours pris le plus grand soin à distinguer le registre de sa réflexion philosophique de sa conviction religieuse. L’essentiel de la réflexion de Lévinas porte sur l’exigence « Tu ne tueras pas » qu’il découvre sur le visage de l’autre homme. La découverte du visage de l’autre homme dans sa vulnérabilité et dans sa transcendance me fait prendre conscience à la fois de la possibilité et l’impossibilité du meurtre ; cette prise de conscience est l’affirmation de ma conscience morale. « La relation au visage, affirme Lévinas, est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins ce dont le sens consiste à dire : « Tu ne tueras point. » Le meurtre, il est vrai, est un fait banal : on peut tuer autrui ; l’exigence éthique n’est pas une nécessité ontologique. L’interdiction de tuer ne rend pas le meurtre impossible, même si l’autorité de l’interdit se maintient dans la bonne conscience du mal accompli. »13 Dans le même temps où autrui « s’offre à la pointe de l’épée ou à la balle du revolver », il oppose à la force qui menace de le frapper « non pas une force plus grande (…) mais la transcendance même de son être. (…) Cet infini, plus fort que le meurtre, nous résiste déjà dans son visage, est l’expression originelle, est le premier mot : « Tu ne commettras pas de meurtre. »14  » Le regard de l’autre, par la résistance au meurtre qu’il exprime, paralyse mon pouvoir et désarme ma volonté. Ainsi, « l’idée de l’infini, loin de violer l’esprit, conditionne la non-violence même, c’est-à-dire instaure l’éthique ».15

L’affirmation essentielle de l’éthique est donc l’exigence de non-violence qui doit prévaloir dans la relation entre l’homme et l’autre homme. « La notion du « Tu ne tueras point », écrit Lévinas, je lui donne une signification qui n’est pas celle d’une simple prohibition du meurtre caractérisé ; elle devient une définition ou une description fondamentale de l’événement humain de l’être qui est une permanente prudence à l’égard de l’acte violent et meurtrier pour l’autre. »16 Lévinas fait ainsi de l’exigence de non-violence le principe même de la philosophie : «  »Tu ne tueras point », insiste-t-il, n’est donc pas une simple règle de conduite. Elle apparaît comme le principe du discours lui-même et de la vie spirituelle. »17

La nécessaire rupture

Si le principe de non-violence est bien le fondement de la philosophie, il convient alors d’affirmer le primat de ce principe sur toute considération « religieuse ». Cette affirmation ne peut pas ne pas conduire à une rupture radicale avec toutes les doctrines religieuses non seulement de la guerre sainte, mais aussi de la guerre juste et de la violence légitime. Les hommes « religieux » doivent eux-mêmes avoir les premiers le courage d’opérer une telle rupture, même si celle-ci met en cause leur « tradition ». L’homme spirituel – qu’il croit en Dieu ou non -, est un homme de rupture. Il aime tellement la terre qu’il n’est attaché à aucun territoire. Aucun sol pour lui n’est sacré. Il est toujours prêt à quitter sa terre pour s’en aller marcher sur les routes du monde, libre dans le soleil, la neige, la pluie ou le vent. Libre d’aller à la rencontre fraternelle des autres hommes.

 

1-Albert Camus, Actuelles, Chroniques 1944-1948, Gallimard, 1950, p. 198.
2-Sigmund Freud, Essais de psychanalyse, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981, p. 160.
3-Pierre Claverie, Lettres et messages d’Algérie, Paris, Karthala, 1996, p. 168.
4-Henri-Bernard Vergote, « Esprit, violence et raison », dans Études, mars 1987, p. 363.
5-Ibid., p. 368.
6-Guiseppe Barbaglio, Dieu est-il violent ?, Paris, Le Seuil, 1994, p. 31.
7-Pascal, Pensées, 282.
8-Gandhi, What Jesus means to me, Ahmedabad, Navajivan Publishing House, 1959, p. 31.
9-Gandhi, Tous les hommes sont frères, Paris, Gallimard, Col. Idées, 1969, p. 139-140.
10-Gandhi,What Jesus means to me, op. cit., p. 29.
11-Gandhi, Tous les hommes sont frères, op. cit., p. 134.
12-Gandhi, cité par Jean Herbert, Ce que Gandhi a vraiment dit, Paris, Stock, 1969, p. 79.
13-Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini, op. cit., p. 81.
14-Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, op. cit., p. 217.
15-Ibid., p. 223.
16-Emmanuel Lévinas, dans François Poirié, Emmanuel Lévinas, Besançon, Éditions La Manufacture, 1992, p. 100.
17-Emmanuel Lévinas, Difficile liberté, Paris, Le livre de poche, Biblio-Essais, 1990, p.21.







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