Des intellectuels musulmans accusés d’apostasie

20 05 2007

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Par Aluma Dankowitz*

Introduction

A l’occasion du 16ème anniversaire de la fatwa de l’ayatollah Khomeiny appelant à l’exécution de Salman Rushdie, les Gardiens de la Révolution iranienne ont annoncé: « Le jour viendra où l’apostat Salman Rushdie recevra enfin le châtiment qu’il mérite pour son geste honteux et diffamatoire à l’encontre du Coran et du Prophète. Ali Khamenei, Guide d’Iran, a souligné que la peine de mort consécutive à la publication des Versets sataniques de Rushdie est irrévocable. » [1]

Il est fréquent dans le monde islamique d’accuser des musulmans – et en particulier des intellectuels, des artistes et des écrivains – d’impiété (« takfir »). Le châtiment réservé à l’apostat (« murtadd »), instauré aux premiers temps de l’islam, est la peine de mort. Ce châtiment fut appliqué à grande échelle dans la période consécutive à la mort du prophète Mahomet, époque où Abou Bakr, successeur de Mahomet, menait les guerres de « ridda » (abandon de l’islam) contre les tribus qui délaissaient l’islam. Dans l’histoire moderne de l’islam, il existe encore de nombreux cas d’accusation d’apostasie contre les musulmans qui dévient des dictats islamistes.

La section 228 du code pénal islamique iranien précise qu’un « criminel » doit être disculpé « s’il est prouvé au tribunal que le sang de la victime était permis ». Un exemple de l’application de cette loi est la récompense de plus de deux millions de dollars offerte pour l’élimination de Salman Rushdie, accusé d’apostasie. D’autres célèbres exemples sont l’exécution, en 1985, du philosophe soudanais soufi Mohammed Mahmoud Taha, accusé de ridda, et l’assassinat par des islamistes, en 1992, de l’Egyptien laïque Faraj Foda, pour des raisons similaires. Quand le chef des Frères musulmans, le cheikh Mohammed Al-Ghazali, a été prié de donner son opinion sur ces exécutions sommaires, il s’est contenté de souligner que « la peine pour la ridda que le dirigeant [du pays] n’a pas voulu appliquer a maintenant été appliquée. » En 1994, des islamiste ont attenté à la vie de Nagib Mahfous [2], prix Nobel égyptien.

Dans d’autres cas, des activistes conservateurs musulmans ont exploité la loi de Hisbah permettant à n’importe qui d’engager des poursuites contre qui que ce soit d’autre au nom de la société. C’est ainsi que de nombreux intellectuels ont été accusés de ridda. Une fois déclarés coupables, ils pouvaient être forcés, par le tribunal, à divorcer de leurs femmes (« tafriq »), en vertu de la loi qui veut que lorsque l’un des conjoints d’un mariage musulman devient apostat, le mariage est invalidé. Ainsi, en 1995, un tribunal égyptien a obligé le Dr Nasser Hamed Abou Zayd, l’auteur de recherches critiques sur le Coran, à se séparer de sa femme. En 2001, l’Egyptienne Nawal Al-Sadawi, écrivain féministe, a été poursuivie en justice de la même façon. Toutefois, le procureur qui, en vertu d’un amendement datant de 1996, est seul habilité à décider de la légitimité d’un procès, a rejeté les accusations contre elle.

Le cheikh Al-Qaradhawi appelle à l’application de la peine de mort en cas de ridda

Dans une interview accordée à l’hebdomadaire égyptien Al-Ahram Al-Arabi, le cheikh Youssef Al-Qaradhawi, l’un des plus grands oulémas de l’islam sunnite et des milieux islamistes, et l’un des guides spirituels du mouvement des Frères musulmans, évoque le point de vue de la loi religieuse moderne sur l’application du châtiment pour ridda, et cautionne l’assassinat des libres penseurs musulmans dont les opinions diffèrent de celles des oulémas islamistes.

A la question: « Dans la religion musulmane, un homme est-il libre de changer de religion comme bon lui semble ? », Al-Qaradhawi répond en traçant une distinction entre deux types de ridda: « Une des libertés que l’islam refuse est la liberté de ridda quand celle-ci se propage et menace le tissu social et ses fondations. D’un côté, il existe des cas de ridda limitée et de l’autre, des cas de ridda de propagation.

La ridda limitée est celle de l’individu qui change de religion et qui ne s’intéresse pas aux autres. Selon l’islam, le châtiment d’un tel individu est [l'Enfer] dans le monde à venir (…)

Mais [dans l’autre type de ridda ], la ridda de propagation, l’individu qui abandonne l’islam appelle [les autres] à en faire autant, [créant ainsi] un groupe dont la voie n’est pas celle de la société, dont le but ne correspond pas à celui de la nation [musulmane], un groupe qui n’est pas solidaire de la nation islamique. De tels individus représentent un danger pour le tissu social ; ils sont comme les murtaddoun [apostats] combattus par [le premier calife], Abou Bakr, et les compagnons du Prophète ( Sahaba ). Ces murtaddoun se faisaient passer pour des prophètes ayant la même inspiration que le prophète Mahomet (…) »

Répondant à la question de savoir quelle devrait être l’opinion du sage musulman de l’époque actuelle sur le danger de ridda, Al-Qaradhawi a déclaré: « Le plus grand danger pour le musulman est celui qui menace son existence spirituelle, c’est-à-dire sa foi. C’est pourquoi l’apostasie, ou l’impiété, quand on a été musulman, est le pire des dangers pour la société (…)

A notre époque, la société musulmane subit de violentes invasions et de dures attaques visant à la déraciner, comme dans le cas de l’invasion des missionnaires chrétiens, qui a débuté avec le colonialisme occidental et qui se poursuit dans le monde islamique ainsi que parmi les communautés et les minorités islamiques [en dehors du monde musulman] (…), comme dans le cas de l’invasion communiste qui a détruit des pays musulmans entiers en Asie et en Europe, faisant tous les efforts possibles pour éradiquer l’islam (…), et comme dans le cas de la troisième invasion, la pire de toutes, l’invasion laïque qui se poursuit jusqu’à ce jour au cœur du monde islamique, de façon déclarée ou non, et qui persécute le véritable islam (…)

Pour que la société musulmane se préserve, elle doit lutter contre la ridda, d’où qu’elle vienne et sous toutes ses formes, afin de ne pas la laisser se répandre comme un feu dans un champ d’épines. C’est ce qu’ont fait Abou Bakr et ses compagnons en combattant les gens de la ridda qui suivaient les faux prophètes (…) On ne peut faire autrement qui de lutter contre la ridda individuelle pour éviter que la situation n’empire et que ses étincelles ne se propagent, jusqu’à aboutir à une situation de ridda collective (…) C’est pourquoi les sages musulmans ont convenu que le châtiment administré au murtadd [celui qui est coupable de ridda] (…) est la mort (…) » [3]

Dans son ouvrage Islam et laïcisme, Al-Qaradhawi explique: « Les sages musulmans se sont unanimement mis d’accord sur le fait que quiconque nie une donnée religieuse (…) est un apostat qui a abandonné sa religion. L’imam doit lui demander de se repentir ; [s'il refuse], les lois de murtadd s’appliquent à son cas. »

Sayyed Al-Qimni, intellectuel égyptien progressiste, qui a cité la phrase ci-dessus dans l’hebdomadaire égyptien Roz Al-Youssef, en a expliqué la signification: « D’après Al-Qaradhawi, le châtiment [pour la ridda ] ne s’applique pas uniquement dans la cas d’une personne qui décide de son plein gré de quitter l’islam pour ce qui satisfait son coeur et sa conscience – que ce soit une autre religion ou autre chose. En principe, ce châtiment s’applique [aussi] au musulman qui suit les lois de sa religion (…) mais n’est pas d’accord avec ceux qui se sont nommés prêtres de l’islam et qui se font appeler ‘sages religieux’ (…), notamment dans les cas où le litige porte sur la compréhension d’une donnée de l’islam (…) En effet, [les prêtres de l'islam] ont décidé que leur compréhension des saintes Ecritures est la seule permise, qu’elle est vérité absolue, et que toute autre [interprétation] est absolument fausse (…) Toute tentative de former une nouvelle pensée à la lecture des Ecritures est rejetée [et qualifiée] d’abandon de la religion (…) et le châtiment de celui qui a émis une pensée nouvelle ou exprimé une opinion différente est la mort. » [4]

Les problèmes de ridda, takfir et tafriq sont une source de préoccupation importante dans le monde musulman, comme le montrent les récents cas suivants:

Récent procès en Egypte: un intellectuel contraint de divorcer

Les déclarations de l’écrivain égyptien et scénariste télé Oussama Anwar Ukasha, diffamatoires à l’égard de l’un des compagnons du Prophète, Amr Ibn Al-Aas – dirigeant les forces qui ont exporté l’islam en Egypte, ont provoqué une onde de choc en Egypte. M. Ukasha a accusé ce compagnon d’être « la figure la plus méprisable de l’islam » en raison des divisions et des conflits internes qu’il a occasionnés. L’avocat Nabih Al-Wahsh, qui a déjà poursuivi en justice l’écrivain égyptien Nawal Al-Sadawi, a engagé des poursuites similaires pour séparer M. Ukasha de son épouse, affirmant qu’en attaquant Ibn Al-Aas, M. Ukasha était devenu un murtadd et avait déserté l’islam.

Les façonneurs d’opinion égyptiens sont divisés sur l’affaire: le Dr Abd El-Sabour Shahin, conférencier sur la loi islamique à l’université du Caire, a estimé qu’Amr Ibn Al-Aas tenait une place importante dans l’islam, et que donc « nous ne permettrons à aucun laïc de le discréditer. » Il a manifesté son soutien aux mesures légales prises contre M. Ukasha afin de mettre fin au tort causé aux compagnons du Prophète et de dissuader qui que ce soit de salir l’image des héros de l’islam.

Face à cela, l’intellectuel musulman Gamal Al-Bana, frère du fondateur des Frères musulmans, Hassan Al-Bana, a fermement repoussé toute tentative visant à frapper d’ostracisme un musulman ou de l’accuser d’apostasie, assurant qu’il est légitime de critiquer les compagnons du Prophète. Il a déclaré: « Les procès auxquels nous assistons aujourd’hui pour frapper des individus d’ostracisme et empêcher l’émergence de certains idées rappellent des périodes antérieures. Nous devons comprendre que l’islam a accordé à l’Homme la liberté de pensée. L’histoire de l’islam montre que tout le monde peut se tromper, hormis le Prophète. Les compagnons du Prophète ont commis des erreurs, et c’est pourquoi il ne serait pas juste de les exempter de toute critique. Cela ne nous donne pas le droit de maudire un compagnon du Prophète ou qui que ce soit d’autre, ni de toucher à leurs croyances, mais nous sommes en droit de critiquer leurs actions en termes politiques. C’est un fait connu que l’histoire d’Amr Ibn Al-Aas est sujette à polémique. C’est pourquoi rien ne peut nous empêcher de nous opposer à son point de vue politique. » [5]

Milieux islamistes: Ceux qui ne voient pas dans la Sunna une source de réglementations religieuses sont des apostats

Gamal Al-Banna lui-même a dernièrement fait les gros titres des journaux avec la censure de son livre ( Responsables de l’échec de l’Etat islamique ) par l’Institut de recherche islamique de l’université Al-Azhar du Caire. [6] Son nom est aussi apparu dans une étude détaillée contre « les adversaires de la Sunna », affichée sur le site musulman www.mojahid.net dont la devise est « La vie dans la voie du Prophète est plus dure que la mort pour lui », site qui encourage les musulmans à se consacrer à Allah conformément au Coran et à la Sunna.

Son étude s’intéresse à l’histoire de la réfutation de la Sunna en tant que source légitime, réfutation qui a vu le jour au deuxième siècle de l’islam (huitième siècle de notre ère). Ce mouvement considère le Coran comme la seule source de décrets islamiques. Son étude présente les différents groupes musulmans ayant rejeté la Sunna, partiellement ou dans sa totalité: les chiites, les Khawarij [7], les Moutazila [8] et les orientalistes. L’auteur s’intéresse ensuite au développement du mouvement de la réfutation de la Sunna dans différents pays et évoque les grands centres de ce mouvement, en Inde, au Pakistan, en Iran, en Irak et en Egypte.

L’étude porte en outre sur les grandes figures qui ont prôné, ou prônent, une telle approche, notamment les réformistes de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle: le savant égyptien Mohammed Abdou (décédé 1905) et son disciple, le savant syrien Mohammed Rachid Rida (décédé 1935), les écrivains égyptiens Taha Hussein (décédé 1973), Ahmed Amin (décédé 1954), Tawfiq Al-Hakim (décédé 1987), le dirigeant libyen Mouammar Khaddafi, M. Ahmed Subhi Mansour, ancien maître de conférences à l’université Al-Azhar, limogé pour ses vues sur la Sunna, et l’intellectuel syrien libéral Mohammed Shahrour.

Après avoir évoqué le développement du mouvement de réfutation de la Sunna, l’auteur estime que les doutes soulevés pas les détracteurs de la Sunna, passés et présents, devraient être soumis à un examen approfondi tandis qu’il convient d’indiquer qu’ils n’ont aucune raison d’être. En outre, l’auteur juge que les adversaires de la Sunna devraient tous être décrétés apostats (irtidad) et que les lois d’Allah devraient être appliquées. Le châtiment réservé à celui qui introduit des innovations interdites dans l’islam doit être administré à ceux qui s’opposent aux traditions islamiques ; ces adversaires doivent expier leurs fautes ou être condamnés. En outre, il convient de créer une association mondiale des défenseurs de la Sunna. [9]

Une opinion similaire a été exprimée par le cheikh Mahmoud Ashour, membre de l’université d’Al-Azhar, qui a déclaré, dans une interview au journal égyptien Al-Masri Al-Yawm: « Quiconque appelle à faire uniquement référence au Coran, ignorant la Sunna du Prophète, est un apostat qui a quitté le sein de l’islam, parce qu’il a nié [un aspect] bien connu de la religion. En outre, il réfute la moitié de la religion, car le Prophète a dit: ‘Si vous vous attachez à ce que je vous ai laissé, vous ne vous tromperez jamais [après ma mort]: le Livre d’Allah [le Coran] et ma Sunna’. La Sunna du Prophète illumine et interprète les paroles du Coran. Elle inclut en outre des sujets absents du Coran, tels que la façon de prier, le pèlerinage, la charité, les autres commandements et des thèmes relatifs aux affaires de la vie. Quiconque affirme que la Sunna doit être ignorée est incontestablement un apostat. » [10]

Les réformistes: les textes coraniques constituent la seule source authentique ; il ne devrait pas y avoir de monopole de l’interprétation des saintes Ecritures ; l’Ijtihad doit être adapté à l’époque actuelle

La question du rejet de la Sunna comme source de lois a été débattue dans un « atelier » sur « l’islam et la réforme » les 5 et 6 octobre 2004 au Caire. La déclaration de clôture soulignait « la nécessité d’appliquer des réformes à la fois religieuses et politiques pour parvenir à une réforme d’ensemble ». Elle appelait en outre à « la création d’un nouveau contexte intellectuel de pensée islamique basée sur des hypothèses claires et sur l’unité, prenant en compte tous les changements intervenus dans la société musulmane ces 11 derniers siècles. » A cette fin, la déclaration prône « une réévaluation de fond de l’héritage islamique, y compris de toutes les sciences islamiques ayant vu le jour au cours des trois derniers siècles de l’islam – les commentaires du Coran, les hadiths (traditions islamiques), les racines de la religion et la loi religieuse », et enjoint « à se fonder sur les textes coraniques comme seule source authentique dans la réévaluation de tout l’héritage islamique ».

La déclaration de clôture appelle également à « faire face à toutes les institutions qui revendiquent le monopole de la religion et prétendent être seules habilitées à interpréter les Saintes écritures [le Coran]. Nous avons besoin d’une nouveau courant qui reconnaîtra le droit de tous à l’Ijtihad, au nom de la réforme islamique qui sied à ce siècle. » [11]

La déclaration de clôture a été signée par d’éminents progressistes et réformistes du monde arabe et islamique: le Dr Saad Al-Din Ibrahim, président du Centre Ibn Khaldun au Caire ; l’intellectuel égyptien Gamal Al-Banna ; l’intellectuel égyptien Dr Sayyed Al-Qimni ; l’intellectuel syrien Mohammed Shahrour ; le Dr Radhwan Masmoudi, directeur exécutif du Centre pour l’étude de l’islam et de la démocratie aux Etats-Unis ; le Dr Najah Kadhim, directeur du Forum islamique pour le dialogue islamique en Grande-Bretagne ; Sharifa Macarandas, présidente de la Ligue des femmes de Mindanao, aux Philippines ; l’intellectuel tunisien Salah Al-Din Al-Jurashi ; le Dr Abd El-Hamid Al-Ansari, ancien directeur du département de la sharia à l’université du Qatar, le Dr Fabyola Badawi, directrice de l’Union arabe européenne pour la démocratie et le dialogue en France ; Abdallah Ali Sabri, rédacteur en chef du quotidien yéménite Saut Al-Shura.

Les recommandations des participants de l’atelier ont fortement contrarié l’establishment religieux égyptien. Dans des propos parus dans le quotidien koweïtien Al-Rai Al-Aam, le cheikh d’Al-Azhar, Mohammed Sayyed Tantawi, a estimé que les conseils des participants de l’atelier faisaient l’effet d’ « un appel explicite à réfuter la Sunna du Prophète, ce qu’Al-Azhar et la société [égyptienne] refusent. » Il a ajouté que « les centres [dont les représentants ont participé à l'atelier] ont une influence destructrice sur la société égyptienne: il convient de faire cesser [leurs activités] et d’engager des poursuites contre [leurs représentants] (…) C’est là un appel explicite à délaisser la principale source des lois islamiques: la Sunna du Prophète. Voilà un danger que certains de [nos] ennemis étrangers ont tout intérêt à promouvoir. » [12]

En réaction aux propos du cheikh Tantawi, le Centre Ibn Khaldun a émis un communiqué expliquant qu’il ne cherchait pas à abolir la Sunna du Prophète, mais appelait à émettre des décrets religieux fondés uniquement sur le Coran – dans les cas de désaccords. Pour répondre à l’accusation du cheikh Tantawi selon qui les participants de l’atelier constituaient « un groupe de séparatistes, dont un membre a autrefois été accusé de trahison », le communiqué précise que Tantawi faisait de toute évidence référence à un procès contre Dr Saad Al-Din Ibrahim et les employés du Centre Ibn Khaldun, soulignant que le Dr Saal Al-Din Ibrahim n’avait pas été accusé de trahison mais d’un autre délit, et que la Cour suprême égyptienne l’avait déclaré innocent, ainsi que les employés du Centre.

Le communiqué pose la question: « Le cheikh d’Al-Azhar est-il habilité à accuser certains intellectuels musulmans de séparatisme ? Cela ne revient-il pas à nous accuser d’apostasie et à mettre nos vies en danger ? Des accusations du même type n’ont-elles pas conduit à l’assassinat de Faraj Foda et à la tentative d’assassinat de Nagib Mahfouz, écrivain de renommée internationale ? Nous demandons à Al-Azhar de ne pas emprunter chemin de takfir, suivi par des groupes violents et extrémistes (…) » [13]

Près d’un mois après la tenue de cet atelier, Sayyed Tantawi, cheikh d’Al-Azhar, s’en est de nouveau pris aux détracteurs de la Sunna, qui voient le Coran comme unique source de décrets religieux, les qualifiant d’ « ignorants, de menteurs et d’hypocrites », et avertissant le public de ne pas prêter attention à leurs opinions, dont le but serait de semer la confusion. Le 5 novembre 2004, dans une conférence organisée par le Conseil suprême pour les affaires islamiques, le cheikh Tantawi a déclaré: « L’attaque contre la Sunna est un moyen employé par les ennemis de l’islam pour [finalement en venir à] attaquer le Coran, car la Sunna n’est là que pour clarifier les loi du Coran (…) Ainsi, quiconque émet des doutes sur la validité de la Sunna prophétique comme source de lois, agit conformément à un plan hostile à l’islam (…) Nous n’avons pas de vie, d’avenir ou de grandeur parmi les nations si ce n’est par notre attachement au Coran et à la Sunna. Nous devons tous être unis dans une même pensée contre ceux qui attaquent et réfutent la Sunna, car les lois portant sur les affaires entre l’homme et Allah ne sont pas correctes sans la Sunna, laquelle explique en détails les régulations et met l’accent sur ce qui est important. » [14]

L’approche critique du Coran conduit aussi à l’apostasie

Les milieux islamiques qualifient également d’apostasie toute approche critique ou scientifique du Coran. Un talk show hebdomadaire sur Al-Jazira évoquait la suppression de certains versets du Coran du programme scolaire dans les pays arabes et musulmans. Ibrahim Al-Khuli, maître de conférences à l’université Al-Azhar, a accusé un invité de l’émission, l’écrivain progressiste Shaker Al-Nablousi, de nier [l'existence] d’Allah, ajoutant qu’il devait être exclu de la communauté de l’islam

Dans une intervention téléphonique, à partir des Etats-Unis, le Dr Nablousi a dit: « Il, devrait y avoir une distinction entre les chapitres du Coran qui traitent de la croyance, chapitres qui ont, pour la plupart, été révélés à la Mecque au cours des dix premières années [de l'activité du prophète Mahomet], et ceux qui ont trait aux lois ou à la vie du Prophète et à ses relations avec ses femmes, ses compagnons, etc. Cela pour dire que certains chapitres conservent leur validité au fil du temps: ce sont les versets révélés à la Mecque (…). Parallèlement, il existe des versets de circonstance concernant les lois qui ont été révélées suite à des événements intervenus il y a 1400 ans. Il y a plusieurs versets que nous appelons versets politiques et militaires, les ‘versets de l’épée’, liés à des circonstances qui existaient autrefois, mais plus aujourd’hui. Les versets de la Mecque, sur les Juifs, les chrétiens et le Peuple du Livre, par exemple, (…) avaient généralement pour objectif de les soutenir, alors que les versets sur les Juifs et les chrétiens à l’époque de la révélation de Médine étaient contraires à ces premiers versets. Pourquoi cela ? Parce que les versets de Médine étaient le résultat de relations politiques changeantes [entre le Peuple du Livre et] les musulmans (…)

La politique est fluide, pas statique ; c’est pourquoi les lois qui reposent sur des fondements politiques sont elles aussi changeantes, pas statiques. En outre, la plupart des versets révélés à Médine sur cette question [le peuple du Livre] se contredisent (…)

Les remous actuels dans le monde arabe [en référence au débat sur le retrait de certains versets coraniques du programme scolaire] ne concernent pas le retrait des versets éternels sur la croyance, mais représentent une tentative pour ne pas enseigner les versets de circonstance qui incitent à la haine et à accuser autrui d’apostasie. Pourquoi [le second calife] Omar Ibn Khattab s’est-il montré, voilà 1400 ans, plus courageux que nous, quand il a éliminé [jusqu'aux] versets relatifs au cœur de la foi, et pas uniquement certains versets de circonstance (…) Comment se fait-il qu’Omar ibn Khattab ait été capable d’agir de la sorte il y a 1400 ans, alors qu’aujourd’hui [Ibrahim] Al-Khuli qualifie d’apostat quiconque éliminerait un verset ou un chapitre du Coran (…) ?

Ibrahim Al-Khuli a repoussé les propos d’Al-Nablousi en ces termes: « Il ne comprend pas [le calife] Omar, prononce des inepties qui ne méritent pas qu’on y réponde. Ni Omar, ni aucun des Sahaba, n’a jamais osé éliminer la moindre lettre du Coran. Ce qui a changé, ce sont les circonstances de l’application [des paroles du Coran] (…) »

Selon Al-Khuli, « Al-Nablousi, Nasr [Hamid] Abou Zayed et leurs gangs s’intéressent à l’aspect historique des Ecritures coraniques (…) Nasr Abou Zayed est allé jusqu’à dire que le Coran est un texte humain qui s’est développé et s’est cristallisé, tel un produit culturel. C’est un mensonge ; voilà pourquoi la peine du tribunal égyptien le concernant est le châtiment pour ridda, et s’il n’avait pas quitté l’Egypte, il aurait été exécuté (…) Al-Nablousi ne mérite pas qu’on discute avec lui, ni [même] que je mentionne son nom. Il a menti en prétendant que certains versets coraniques se contredisaient. Dire une chose pareille revient à se rendre coupable d’apostasie, à quitter la communauté [musulmane] par la plus grande porte. Et j’assume la responsabilité de ce que je dis. » [15]

* Aluma Dankowitz est directrice du projet de Réforme de MEMRI

 


[1] IRNA (Iran), le 12 février 2005.

[2] Voir l’article de l’intellectuel libéral tunisien Lafif Lakhdhar, http://www.rezgar.com/debat/show.art.asp?t=2&aid=8336, le 1er juillet 2003.

[3] Al-Ahram Al-Arabi (Egypte), le 3 juillet 2004.

[4] Roz Al-Yussouf (Egypte), le 17 septembre 2004.

[5] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 19 octobre 2004.

[6] Al-Hayat, (Londres), le 9 septembre 2004.

[7] Khawarij, la première opposition religieuse à l’islam, a vu le jour avec le départ d’un groupe de musulmans du camp du 4ème calife, Ali Bin Abou Taleb, lors de la Bataille de Sifin, en 657.

[8] Mu’tazila, courant rationaliste des 9ème et 10ème siècles, a tenté d’établir les principes de la foi religieuse sur des bases logiques et rationnelles.

[9] http://mojahid.net/ib/index.php?s=880b3a65504793196a9941ae472f7bf5&showtopic=4332&st

[10] Al-Masri Al-Yawm (Egypte), le 25 octobre 2004, cité dans Al-Qods Al-Arabi (Londres), le 26 octobre 2004

[11] Ijtihad, ou le recours au jugement personnel, a été suspendu au 10ème siècle par un consensus d’oulémas, et n’a pas été rétabli depuis. Pour le texte complet des recommandations, consulter http://www.mengos.net/events/04newsevents/egypt/october/ibnkhaldun-English.htm

[12] Al-Rai Al-’Aam (Koweït), le 8 octobre 2004.

[13] http://www.hrinfo.net/egypt/makal/pr041010.shtml

[14] Al-Sharq Al-Awsat (Londres), le 7 novembre 2004.

[15] Al-Jazira TV (Qatar), le 5 octobre 2004.


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6 réponses à “Des intellectuels musulmans accusés d’apostasie”

  1. 20 05 2007
    wibie (12:14:43) :

    salam aleycoum

    c’est interessant et avec les references cites, verifiable, donc, le sujet est bien fait

    ca demontre bien les divergeances entre ceux qui veulent gouverner et ceux qui veulent appliquer????

    salam

  2. 27 05 2007
    ouarda (17:33:56) :

    commen on fai pour envoyé un e-mail a un imam

  3. 27 05 2007
    ouarda (17:34:48) :

    c importan

  4. 7 10 2015
    Le pédagogue (10:29:51) :

    Le pédagogue :

    Une personne dite « arabe », ou originaire d’un pays dit « arabe », se dit « musulmane », ou est considérée comme « musulmane », tout simplement parce que rattachée à une contrée dite « arabe », ou à des « origines » dits « arabes ».
    C’est une attitude qui indique une méconnaissance de l’Islaam, et un désir d’alimenter et d’entretenir la confusion.
    Être arabe ne signifie pas être musulman ou musulmane.
    L’Islaam n’a rien à voir avec une « potion magique dans laquelle l’arabe tombe dès qu’il est petit et devient musulman ».
    Un arabe peut être musulman, comme il peut ne pas l’être, et un musulman peut être arabe, comme il peut ne pas l’être.

  5. 7 10 2015
    mlouizi (11:52:07) :

    Entièrement d’accord avec vous. Le volet arabe de l’identité – plurielle par définition – n’implique pas forcément « l’islamité ». Le volet religieux (surtout « musulman ») n’implique pas non plus « l’arabité ». Toutefois, l’article n’entretient aucune confusion. Il parle simplement d’intellectuels et de penseurs arabes, qui se définissent eux-même comme étant « musulmans », mais qui ont dérangé l’ordre politico-religieux établi en place, par leur production intellectuelle réformiste éclairée et très critique. Face à leurs idées, les régimes en place (soutenus depuis toujours par des religieux) ont préféré la sanction pénale (la peine de mort) au débat d’idées.

    En France, l’UOIF préfère le harcèlement juridique et pénale au lieu des débats d’idées. Les mêmes méthodes quelque soit le temps et quelque soit le lieu.

    Bien à vous !

  6. 1 05 2016
    AHAMADA Abou (16:51:06) :

    Déclaration de la diaspora comorienne de Marseille
    (CRC, CHUMA, JUWA, URC, Orange, Parti Blanc)
    Nous avons appris avec beaucoup de stupéfaction, la proclamation partielle des résultats du double scrutin (élections des Gouverneurs et Présidentielle) du 10 avril 2016.
    Du jamais vu dans le Monde ! Où vont les Comores ? Où veulent nous mener l’Union Européenne ?
    L’arrêt du 30 avril 2016, de la Cour Constitutionnelle des Comores, s’ajoute à la cacophonie orchestrée par la clique Mamadou-Msaidié, soutenue par des forces obscures, contraires aux intérêts du peuple comorien.
    Cela restera encore pour les Comores longtemps, meurtris par les aventuriers de tout bord, depuis son indépendance en 1975, dans les annales de son histoire très tumultueuse :
    Des élections partielles, après une élection générale élisant, le Président de la République ! Souvenons-nous des élections générales de 1974, qui devaient conduire l’Archipel des Comores, composé de quatre îles, à l’Indépendance : Résultats, ce fut l’occupation de Mayotte par la France.
    Cela vient à pousser encore plus, le démembrement et la partition du pays, qui, il y a 15 ans s’est relancé dans la voie de la réconciliation et de la stabilité.
    Quel crédit accorder aujourd’hui à la Cour Constitutionnelle ? Quel crédit à la Commission Electorale Nationale Indépendante ?
    Où sont les Pompiers pour éteindre le Feu ? Qui sont les véritables Pyromanes ?
    N’est-ce pas entraîner le pays dans une voie sans issue ?
    Cette période d’incertitudes que la Cour Constitutionnelle a ouvert sciemment n’est pas de nature à préserver la paix civile aux Comores.
    Les chants de sirène, champions des gouvernements d’union nationale, pour se maintenir au pouvoir, sifflent sous les cieux de notre pays. Nous clamons haut et fort :
    Non au Gouvernement d’Union Nationale
    Non au rafistolage politique.
    Faudra-t-il se résoudre aux forces du chaos ou rebondir pour extirper ces vermines de la scène publique.
    -Nous appelons à la Paix, pour mieux avancer dans le Progrès.
    -Défendons la Victoire de notre Peuple.
    -AZALI Président

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