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Des frères musulmans, de l’industrie de la mort et des grenouilles.

1 05 2015

Par : Mohamed LOUIZI

(Temps de lecture estimé à 25 minutes)

Les ON et OFF de l’UOIF …

            Durant les vingt derniers mois, du 30 juillet 2013 au 30 avril 2015, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), a publié sur son site Internet (ici), cent et un communiqués officiels. En moyenne, un communiqué officiel tous les six jours. Ainsi, comme l’indique le graphique ci-dessous, cette organisation, représentant l’idéologie islamiste, et s’inscrivant incontestablement dans le projet Tamkine des « Frères Musulmans », appliqué à la France, s’est précipitée à condamner, ou à exprimer sa profonde tristesse, ou à prendre position « pour » ou « contre » quelque chose, à chaque fois elle a jugé indispensable de le faire. Et à chaque fois où sa prise de position politique devait  préserver quelques intérêts (surtout en terme d’image et de résonance médiatique) et aussi lorsqu’une telle expression officielle ne mettait surtout pas en péril d’autres intérêts politiques et financiers supranationaux.

repartition communiqué de l'uoif 2

             Ses prises de positions peuvent être ainsi classées en six groupes synthétiques :

1) Condamnation du terrorisme islamiste international : Vingt-neuf communiqués ;

2) Informations au sujet des affaires courantes de l’UOIF et de l’islam « en » France : Vingt-six communiqués ;

3) Condamnation de ladite « islamophobie » (et sommairement du racisme) : Dix-neuf communiqués ;

4) Soutien à la Palestine et au Gaza : Douze communiqués ;

5) Questions internationales diverses (inondations, accident minier, glissement de terrain, tremblement de terre, etc.) : Dix communiqués ;

6) Soutien aux « Frères Musulmans » d’Égypte et ceux de la diaspora : Cinq communiqués.

            L’UOIF s’est habituée à condamner, entre autres, des attentats et autres exécutions barbares, commises par « l’État Islamique », ou par « Boko Haram », ou par d’autres groupes salafistes jihadistes, en Orient comme en Occident. Elle se montre, à chaque drame, solidaire des familles des victimes du terrorisme islamiste international. Elle exprime ses inquiétudes lorsque ses leaders égyptiens souffrent de la répression et des lourdes condamnations judiciaires, prononcées sous le régime putschiste pseudo-militaire en place. Elle se positionne systématiquement du côté palestinien, et des gazaouis du Hamas en particulier, lors des hostilités contre Israël. Elle pleure la mort d’un ministre palestinien ou le décès d’un leader « frère musulman » syrien, résident en Espagne. Elle déplore les victimes des frappes aériennes israéliennes contre la bande de Gaza, etc. Bref, la ribambelle des communiqués de l’UOIF fait croire à une réactivité impartiale de condamnation de tout ce qui pourrait, voire devrait, être condamnable. Cependant, l’UOIF, comme bien d’autres organisations politiques, a bel et bien ses limites, ses partialités, ses partis pris, ses intérêts, ses complicités et ses silences.

            D’ailleurs, force est de constater que cette entité frériste se tait, volontairement, quand il s’agit de prendre clairement position par rapport aux racines idéologiques, religieuses et historiques des violences commises au nom d’Allah. Mis à part ses répétitions machinales à outrance devant des caméras, à chaque attentat commis par des jihadistes, que : « l’islam est une religion de paix et d’amour », « les musulmans de France ne peuvent être comptables des actes terroristes », « Not in my name », etc. Aucun communiqué officiel, aucun article instructif et documenté, aucune publication sérieuse,  s’attaquant frontalement, et sans ambiguïté, aux racines idéologiques de toutes ces calamités islamistes sanguinaires, contenues expressément dans de nombreux textes et fatwas, ne sont hélas disponibles aujourd’hui, ou accessibles sur ses plateformes numériques et interfaces publiques. S’agirait-il d’oublis ? De simples erreurs d’appréciation ? De condamnations très sélectives ? De partialités non avouées ? De silences à peine troublés par le retentissement des bombes ici ou là ? Ou bien de choix idéologiques assumés de « dire », en vérité, pour « ne rien dire » ? De montrer ses larmes, tout en exaltant les armes ?    

            En effet, l’UOIF condamne l’exécutant jihadiste mais ne condamne jamais le cheikh salafiste pétrodollar, ultra-médiatisé qui le télécommande depuis l’Arabie Saoudite ou le Qatar. L’UOIF condamne celui qui appuie sur la gâchette, tuant au passage enfants, hommes et femmes, mais ne condamne jamais le « prince de guerre » qui lui livre armes, munitions, fatwas et couverture médiatique. Elle condamne le soldat jihadiste et épargne le grand cheikh takfiriste.  Elle condamne l’acte terroriste mais ne condamne jamais le texte religieux qui le sous-tend et le justifie (lire par exemple le hadith authentique ci-dessous). Elle condamne, parfois, le sabre mais épargne, toujours, les recueils « sacrés » qui attribuent ce genre de paroles au Prophète, je cite : « Sachez que le paradis est à l’ombre des sabres »[1] !

            Ce même hadith est l’un des nombreux textes, Coran et Sunna, que le guide Hassan Al-Banna avait cités dans son épître intemporelle du Jihad, adressée de son vivant aux « Frères Musulmans », ceux de son temps, comme ceux de tous les temps après lui. Une épître idéologique rouge-sang, très explicite en dix-sept pages, que je traduirai prochainement et qui se termine par cette prière peu surprenante : « Chers frères, sachez que la nation qui excelle dans l’industrie de la mort, et qui sait comment mourir honorablement, Allah lui offre une vie généreuse ici-bas et la béatitude dans l’au-delà … Œuvrez, chers frères, pour une mort noble, vous obtiendrez certainement le bonheur parfait. Qu’Allah nous accorde la dignité du martyre pour sa cause »[2]. Amen !     

Les « frères », ennemis de la liberté de conscience ?

            Par ailleurs, l’UOIF se dit « pour » la liberté de conscience, de religion et d’expression. L’on pourrait presque s’en réjouir. Cependant, elle ne condamne jamais les atteintes graves à ces mêmes libertés fondamentales, surtout dans des pays arabo-musulmans où ces libertés ne sont ni reconnues par la loi, ni protégées dans les faits. De mémoire d’ancien « frère », l’UOIF n’a jamais condamné des textes sacrés fondateurs de la peine de mort, pour apostasie, ou de la lapidation ou d’autres châtiments corporels ancestraux, toujours sollicités par des dictatures wahhabites ou par des gouvernements islamistes, qui comme l’UOIF, sont liés par allégeance, explicite ou tacite, au guide-suprême égyptien. Le « frère Tariq » avait osé évoquer vaguement, dans un passé antérieur, l’idée d’un « moratoire ». L’UOIF, jamais !

            Bien au contraire, des imams métropolitains de l’UOIF n’hésitent pas à solliciter ce même « arsenal » textuel meurtrier et délirant pour terroriser des intelligences critiques, et assombrir bien des perspectives. Là-bas, quelque part dans la région lyonnaise, il y a presque un mois, un imam « frère musulman », visiblement irrité par la parution de quelques témoignages,  publia une tribune, sur son profil Facebook public, contre ceux désignés, par son éminence verte, et dès le titre, comme étant des « Faux-musulmans ». Sa sainteté les a prénommés : Malek, Rachid, Abdennour, Farid et Mohamed. Les concernés se reconnaitront de toute évidence.

            Quelques heures plus tard, en prenant conscience, me semble-t-il, de la dangerosité de son propos, d’un point de vue légal – peut-être, a-t-il été averti, presque à temps, par le service juridique de la confrérie ? – il supprima sitôt cette tribune inquisitoire de son profil Facebook, mais certainement pas de certains disques durs, qu’il en soit rassuré ! Ensuite, il la republia sur son blog (ici) après avoir modifié le titre et supprimé les prénoms de ses cibles vilipendées. Il n’était plus question de « Faux-musulmans » – les Malek, Rachid, Abdennour, Farid et Mohamed – mais plutôt de «Faux réformateurs musulmans ». Toute une nuance, me dirait-on. Mais, une chose est sûre, son texte regorge toujours de jugements graves, de procès inquisiteurs, de prétentions vaniteuses, de suspicions dangereuses, et de contre-vérités et autres confusions très malhabiles. Comme d’habitude, aucune critique instructive du fond des idées des uns et des autres. Toujours fidèle à la pratique d’étiquetage, différenciant ce qui est produit halal de ce qui ne l’est pas. C’est juste Calvin qui s’en prend à Servet. Ainsi parla sa sainteté valentinoise !  

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            Ici, quelque part dans la métropole lilloise, un autre cheikh « frère » n’hésite pas a usé des « perles » de cet « arsenal » moyenâgeux, pour désigner des apostats, des hypocrites, des égarés et j’en passe. L’actuel président national de l’UOIF, en personne, s’en sert fréquemment dans ses prêches de vendredi, pour parler d’un « nous » et d’un « eux », d’un axe du bien et d’un axe du mal. Un « nous » le désignant lui le baron du Nord et ses inféodés comme des bons croyants, des bons musulmans, le groupe sauvé selon un autre hadith. Et un « eux » désignant, instrumentalisation et perversion des versets et hadiths à l’appui, les autres, des faux-croyants, des hypocrites, des égarés, des musulmans non-pratiquants – s’adressait-il par médias interposés à Manuel Valls – une cinquième colonne au sein de ladite communauté musulmane et des musulmans qui, à l’entendre, ne seraient pas si musulmans que ça. Ah, comme ils sont tolérants les « frères » d’Hassan !

            Au demeurant, l’UOIF n’a jamais condamné les fatwas ou les jugements des tribunaux d’inquisition islamiste, accusant des libres-penseurs musulmans d’apostasie et les sanctionnant  à de la peine de mort, ou aux coups de fouets, ou à de l’emprisonnement, etc. L’UOIF entretient des paradoxes et des confusions. D’un côté, elle s’est toujours montrée solidaire et sensible aux douleurs des familles des journalistes et autres humanitaires occidentaux, pris en otage ou exécutés lâchement par la barbarie islamiste : Sa tactique l’oblige. De l’autre côté, elle ne s’est jamais montrée solidaire avec des blogueurs, des journalistes, des libres-penseurs et des hommes politiques, menacés ou exécutés par ce « fascisme vert » – qui ne doit pas être confondu avec la confession de la majorité des français musulmans – et qui s’étend aux quatre directions de Riyad, de Doha et de Paris : Sa stratégie l’interdit.

            En vingt mois, l’UOIF, bien qu’elle soit associée aux manifestations d’unité nationale condamnant les attentats de Paris de janvier dernier, et bien qu’elle ait exprimé ses profondes (!) et sincères (!) convictions en faveur de la liberté d’expression et de conscience – Il ne faudrait tout de même pas oublier qu’elle avait porté plainte contre « Charlie Hebdo » et que, désormais, l’une de ses structures de conquête tamkiniste porte plainte contre un professeur de philosophie  - elle n’a publié aucun communiqué, parmi ses cent et un communiqués mis en ligne, condamnant, par exemple, l’excommunication de l’auteur algérien Kamal Daoud par un cheikh salafiste. Elle n’a publié aucun communiqué de condamnation du jugement à la peine de mort, pour apostasie, du jeune écrivain mauritanien Mohamed Cheikh Ould Mkheitir, qui croupit toujours dans le couloir de la mort. Elle n’a publié aucun communiqué condamnant le jugement saoudien sanctionnant à mille coups de fouets, le jeune blogueur Raïf Badawi. Elle n’a publié aucun communiqué condamnant le jugement de la soudanaise Meriam Yahia Ibrahim Ishaq à la de peine capitale pour avoir, soi-disant, renié la religion musulmane. Elle n’a publié aucun communiqué condamnant l’assassinant de l’opposant tunisien Mohamed Brahmi, par un jihadiste franco-tunisien, et juste avant lui l’opposant Chokri Belaïd. D’autres noms n’ont jamais figuré sur aucun communiqué officiel de l’UOIF. Hassan Al-Banna ne priait-il pas ses « frères » d’exceller dans « l’industrie de la mort » ? 

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            L’on pourra facilement multiplier les exemples concrets et incontestables des silences de l’UOIF. Ceux-là sont hélas très nombreux, à l’image de ses partialités doctrinales, partisanes et sectaristes. L’on me dirait, peut-être, qu’il n’est pas condamnable en soi de ne pas condamner. Soit. Et que l’UOIF n’est pas obligée de prendre position, pour tout et pour rien, concernant des affaires extra-hexagonales. Néanmoins, lorsque l’on est habitué à prendre, toutes les semaines, sur un coin d’une table ovale à La Courneuve, ce genre de positionnements politiques, pour atteindre différents objectifs, tantôt clairs tantôt obscurs, certains silences deviennent embarrassants. Certains silences sont coupables. Qui ne dit mot …

C’est vrai, le Yémen n’est pas Gaza !

            Sur un autre registre, l’UOIF a certes condamné l’explosion de plusieurs bombes dans des mosquées chiites du Yémen. Mais, elle n’a jamais condamné les fatwas émanant de son « hémisphère droit » sacré, le cheikh Youssef Al-Qaradawi – devenu avec l’âge mufti officiel de l’OTAN – qui excommunie sans ambiguïté les chiites et appelle à les tuer et à les combattre partout : au Yémen, en Irak, en Syrie, au Liban, et partout ailleurs. Plus clairement, que dire du silence de l’UOIF au sujet de l’opération militaire baptisée « Tempête de fermeté » ou « Tempête décisive », lancée le 25 mars 2015 au Yémen, depuis Washington ? Une opération sanglante qui vient de prendre fin, depuis quelques jours, en annonçant au passage, le début d’une nouvelle opération militaire, menée toujours par ces coalisés sunnites, baptisée « Restaurer l’espoir ». Depuis le 25 mars, l’UOIF n’a dit mot à ce sujet ! Maintenant, si c’était des « sunnites » attaqués par l’Iran, ou des gazaouis par Israël, ou des « frères » égyptiens par Al-Sissi, l’UOIF aurait-elle préféré le silence ? Simple question.

            En effet, une coalition militaire « sunnite », conduite par l’Arabie Saoudite et huit autre pays arabes – parmi lesquels le Qatar, le Koweït, le Maroc, etc. – sous l’œil bienveillant des États-Unis, et avec la bénédiction religieuse, très fervente et très optimiste, de Youssef Al-Qaradawi, et de son « Union Internationale des Savants – frères – Musulmans » (UISM)  - à lire ici un communiqué datant du 17 mars 2015 – cette coalition a bombardé sans miséricorde, durant vingt-sept jours consécutifs, une bonne partie du Yémen, habitée par une population majoritairement « chiite ».

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             La coalition militaire « sunnite », cumulant pas moins de cent-quatre-vingt avions de chasse et quatre navires de guerre, a mené plus de deux mille raids aériens, causant la mort sous les décombres de presque mille personnes, dont de nombreux civils, parmi eux des enfants et des femmes, et d’environ quatre mille trois cent blessés. Sans parler des dégâts matériels, des infrastructures terrassées et d’une situation humanitaire et sanitaire juste dramatique. Ni avant ces vingt-sept longues journées d’agression « sunnite » meurtrière, ni pendant, ni après, l’UOIF n’a jugé indispensable – humainement parlant – de publier un quelconque communiqué de condamnation (ou même de soutien). Pire encore, lorsque la coalition balançait aveuglement ses bombes sur les « chiites » du Yémen, l’UOIF amusait la galerie, avec sa foire annuelle à Paris-Le Bourget, sous le thème : « Mohammed, Prophète de miséricorde et de paix » ! L’on ne sait plus de quel « Mohammed » parle l’UOIF ? Est-ce celui qui appuyait sur le bouton de lance-missile à partir de son Rafale ou de son F16 ? Est-ce celui qui vient de perdre ses parents et ses deux jambes dans un village désertique au Nord de Sanaa ? Est-ce « Mohamed » le sunnite ? Est-ce « Mohamed » le chiite ? Dans son communiqué du 6 avril (ici), clôturant sa foire annuelle, l’UOIF relégua le Yémen à la queue d’un peloton de pays rongés par des conflits religieux et des guerres civiles. Le mot condamnation n’y figure pas. Elle se déclarait être du côté de la justice et de la dignité humaine : Un comble de cynisme et de perversion. En somme : Silence, on tue !

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            Ce silence devient symptomatique  d’« un deux poids, deux mesures » sordide,  lorsque l’on sait que l’UOIF avait publié, le 10 décembre 2014, un communiqué intitulé : « Assassinat d’un ministre palestinien par l’armée de l’occupation » (ici). Ou lorsque l’on se rafraichit un peu la mémoire en lisant, au moins, les quatre communiqués de l’UOIF publiés en un peu plus d’un mois, lors du dernier conflit israélo-palestinien à Gaza : « Gaza sous les bombes », le 10 juillet 2014 (ici) ; « Appel à la mobilisation pour la Palestine », le 12 juillet 2014 (ici) ; « Gaza face au silence de la France », le 25 juillet 2014 (ici) ; « Un lourd tribut et des crimes contre l’humanité à Gaza », le 31 août 2014 (ici).

            Je suis vraiment désolé car j’avais oublié que le Yémen n’était pas Gaza. J’avais oublié qu’un enfant, né dans une famille « chiite », avait moins d’importance, et peut-être était moins humain, aux yeux des « frères », que l’enfant d’un kamikaze « sunnite » du Hamas. J’avais oublié que le goût de la mort d’un yéménite « chiite », sous les bombes de « l’État Islamique » dans une mosquée – que l’UOIF avait condamnée –  était plus amer que le goût de la mort sous les bombes d’une coalition d’ «États islamiques » sous les décombres d’autres mosquées et bâtiments. L’UOIF a certes condamné l’attaque commanditée par le calife Al-Baghdadi, tentant de se distancier de la barbarie de Daesh,  mais elle n’a pas dit mot contre l’attaque commanditée par le roi Salman, le prince Tamim et le cheikh Al-Qaradawi. Ces quatre saintetés respectives, ne promeuvent-elles pas la même « industrie de la mort » ?      

            L’on est presque pressé d’entendre les explications de l’UOIF – qui n’arriveront jamais de toute façon. Que le lecteur soit rassuré ! – pour savoir si la vie d’un ministre palestinien avait-elle, par exemple, plus de valeur, aux yeux de la confrérie politico-religieuse, que celles de mille vies yéménites ? Ou si les raids israéliens, sur la bande de Gaza, étaient-ils plus condamnables que les raids arabo-sunnites visant  la population chiite du Yémen ? Ou si l’agression arabo-sunnite contre des civils et milices chiites d’opposition était plus « légitime », et donc moins condamnable, que les attaques, ou les ripostes, du Tsahal contre le Hamas et la population civile gazaouis ?

Les « frères » : moines salafistes et cavaliers sunnites.

            En somme, l’abondance des prises de positions officielles et publiques de l’UOIF dissimule, en vérité, plus de choses qu’elle en exprime. Entre silence à peine gêné et partialité totalement assumée, de nombreux slogans, valeurs et principes, tant scandés et pérorés, ici ou là, se vident de toute substance humaniste présumée, de toute miséricorde et de toute paix, pour céder la place aux constances idéologiques authentiques et immuables de la confrérie internationale depuis sa création, en Egypte en 1928. Il semblerait que l’essence d’une idéologie de conquête ait toujours le dernier mot face à la superficialité des apparences et face aux masques de circonstances.

            Ainsi, les « frères musulmans », en France, semblent avoir bien compris et assimilé la lettre de leur guide-suprême de tous les temps, Hassan Al-Banna, lorsque celui-ci a défini, dans son discours prononcé lors du fameux « cinquième congrès », célébrant le dixième anniversaire de la confrérie en 1938, ce qu’était réellement l’idée et l’identité même des « Frères Musulmans ». Hassan Al-Banna définissait, en arabe et en huit points, la confrérie islamiste comme une combinaison, presque fourre-tout, étant à la fois : un « appel salafiste », une voie « sunnite », une « vérité soufie », une « organisation politique », un « groupe sportif », une « ligue scientifique et culturelle », une « entreprise économique » et une « idée sociale et sociétale »[3].

            Hassan Al-Banna après avoir rappelé, lors de ce congrès, la définition idéologique frériste de l’islam comme étant à la fois, je cite : « croyance et cultes, patrie et nationalité, religion et Etat, spiritualité et action, Coran et sabre »[4], il a répondu à la question cruciale de l’usage de la « force des armes » en expliquant que le recours à la violence et à la « force des bras et des armes » est le dernier degré d’une stratégie progressive, articulée autour de trois degrés ou priorités consécutives : Premièrement, « la force de la croyance et de la foi ». Deuxièmement, « la force de l’union et du lien d’appartenance » et troisièmement, « la force des bras et des armes »[5]. Il expliqua ensuite que « les frères » useront de la violence des armes, si nécessaire, dès lors que les deux premiers niveaux sont atteints.

            La stratégie du Tamkine nécessite l’usage des « bras et des armes » à partir d’un certain niveau de domination politique, mais pas avant. Il ne faudrait jamais brûler les étapes. Préserver le pouvoir religieux, exercé par les « frères » au nom du Coran, a besoin d’au moins deux sabres. Gare à la tête qui se place au point d’intersection des deux ! Ceci étant très explicite dans toutes les épîtres du guide-suprême aux « frères ». Il répétait dans tous ses discours un leitmotiv, repris par certains « frères » ici, qui décrivait les « frères musulmans », à l’image des compagnons du Prophète, comme étant, je cite : « Des moines la nuit et des cavaliers le jour »[6]. Comment l’UOIF pourrait-elle donc contredire ses constances idéologiques ?       

            Par conséquent, l’on ne peut pas s’attendre, par exemple, à ce que l’UOIF puisse condamner ses propres sources scripturaires et références religieuses « salafistes », surtout celles qui sous-tendent les violences, les exécutions barbares et la haine. L’on ne peut pas s’attendre à ce que l’UOIF puisse se détourner de son identité « sunnite » et ses dogmes anti-chiisme. L’UOIF ne pourrait jamais soutenir la cause humanitaire des populations « chiites » ensevelies sous les bombes du wahhabisme et des monarchies pétrodollars et asservies. L’on ne peut pas s’attendre à ce que l’UOIF puisse faire l’économie de sa dimension théologico-politique en contredisant, au passage, un consensus religieux et des intérêts géostratégiques de ses mécènes financiers. L’on ne peut pas s’attendre à ce que l’UOIF puisse se démarquer et se désolidariser de la vision stratégique de son fondateur salafiste, sunnite, tamkiniste et guerrier. Un « frère musulman » est, par définition, à la fois « moine » et « cavalier ».

            L’UOIF reste donc fidèle à cette définition octogonale. Sa parole officielle reste emprisonnée de ce schéma statique originel. Ses partialités et ses silences ne sont en rien conjoncturels, ils sont bel et bien structurels. Peut-être, existerait-il encore un mince espoir pour un rebond salutaire ? Cette confrérie, oserait-elle un jour rompre avec le sectarisme et les oppositions meurtrières, dont elle est habituée, sunnite/chiite, nous/eux, au risque de perdre tous ses soutiens financiers étrangers ? Oserait-elle engager une vraie « réforme radicale », qui la réconcilierait avec une certaine idée républicaine, humaniste, libre, désintéressée, dépolitisée et totalement indépendante de toutes les influences étrangères, idéologiques et financières ? Peut-être. Désormais, entre être « moines » ou « cavaliers »  sur le chemin du Tamkine politique global, les « frères » et les « sœurs » de l’UOIF doivent choisir, pour l’amour de la Terre et du Ciel.

Libres « grenouilles » de France, unissons-nous !

            En attendant ce choix difficile et quasi improbable, il va falloir rester sur ses gardes, en méditant au passage, en la moralité philosophique de la métaphore dite de « La grenouille qui ne savait pas qu’elle était cuite … », qui est aussi le titre d’un livre passionnant du philosophe Olivier Clerc, paru en 2005, dans lequel ce conte philosophique est cité, approché et analysé.

            Ce conte propose d’imaginer « une marmite remplie d’eau froide dans laquelle nage tranquillement une grenouille. Le feu est allumé sous la marmite, l’eau chauffe doucement. Elle est bientôt tiède. La grenouille trouve cela plutôt agréable et continue à nager. La température continue à grimper. L’eau est maintenant chaude. C’est  un peu plus que n’apprécie la grenouille, ça la fatigue un peu, mais elle ne s’affole pas pour autant. L’eau est cette fois vraiment chaude. La grenouille commence à trouver cela désagréable, mais elle s’est affaiblie, alors elle supporte et ne fait  rien. La température continue à monter jusqu’au moment où la grenouille va tout simplement finir par cuire et mourir. Si la même grenouille avait été plongée directement dans l’eau à 50° C, elle aurait immédiatement donné le coup de patte adéquat qui l’aurait éjectée aussitôt de la marmite » !

            Je n’ai jamais tenté de reproduire cette expérience. Je n’ai jamais testé « pratiquement » cette thèse dans ma cuisine. D’ailleurs, je n’aime pas tuer les grenouilles. Je ne sais pas si ce conte renferme une quelconque vérité scientifique, vérifiable par des procédés expérimentaux empiriques. Cependant, ce dont je suis presque certain, c’est que les « Frères Musulmans » n’aiment pas les cocottes minutes (!)  Je sais aussi que la marmite de l’UOIF, remplie d’eau « wahhabénite », est posée sur un feu doux, depuis maintenant trente deux ans, sans couvercle, mais avec plein de grenouilles dedans, de toute origine, et de toutes les couleurs. Je sais aussi que l’UOIF avait compris ce qui a échappé à François Bayrou lorsqu’il avait dit : « Vouloir rassembler les centres, c’est comme vouloir mettre des grenouilles dans une brouette, elles sautent tout le temps ». L’UOIF, quant à elle – tout comme l’extrême droite – n’utilise jamais de brouettes pour avancer sur le chemin du Tamkine. Elle préfère la marmite pour rassembler, dans la chaleur fraternelle, les centres de son « juste-milieu ». De temps en temps, quelques grenouilles conscientes, épuisées par la chaleur, réussissent tout de même à s’échapper. Mais la majorité s’habitue, avec beaucoup de passivité, à l’étourdissement suffisamment lent, progressif et redoutablement efficace.

            Par-dessus la « marmite », je suis convaincu que la vision islamiste de l’UOIF, tout comme d’autres extrémismes, ne doit jamais être banalisée. Daesh, pour ne pas la citer, et les « Frères musulmans » puisent le même salafisme des mêmes sources doctrinaires et défendent la sacralité des mêmes références scripturaires. Pour l’anecdote, Al-Qaradawi confirme, dans une vidéo, que le calife Al-Baghdadi était « frère musulman »[7]. La différence entre les deux est juste une différence de degrés, d’ordre et non de nature.  Daesh vise le Tamkine immédiat. C’est maintenant le Califat. Les « frères » de l’UOIF préfèrent le long terme. Daesh coupe les têtes sans foi ni loi. Les « frères », une fois le Tamkine est atteint, ou presque, se précipitent pour imposer des lois, pour couper ensuite des têtes. Les « frères » du Maroc, ces islamistes du PJD par exemple, tentent déjà au nom d’une certaine modernisation du « Code pénal », à criminaliser le « mépris des religions » (?) et à maintenir des peines, plus ou moins, lourdes contre l’adultère, le prosélytisme des autres religions, l’homosexualité, le non-respect, en public, du jeûne durant le mois de ramadan, etc.   

            Ainsi, derrière des slogans « attrape-grenouilles », comme : « Mohammed, Prophète de miséricorde et de paix » se cache, en vérité, un autre paysage brumeux. Il va falloir avancer avec prudence et scruter les marécages obscurs et terrifiants, d’une idéologie de conquête très pragmatique, avant que ce ne soit vraiment trop tard. D’ailleurs, ne sommes-nous pas déjà à moitié cuits ?

            Certes, la République, la Laïcité et la Démocratie, peuvent traverser des épisodes et des séquences de faibles intensités. Ceci n’est point réjouissant par ailleurs. C’est une situation compliquée qui exige le sursaut de toutes les consciences éveillées, surtout celles qui ont échappées, par chance, au gradient calorifique de la marmite frériste. Maintenant, si par malheur ce sursaut laïque et démocratique est empêché, par le silence des uns et les connivences des autres, il me paraît évident que notre sort collectif ressemblerait, peut-être, à celui de toutes ces « grenouilles » qui, lassées de l’état démocratique, demandèrent un nouveau monarque, une première fois, puis une deuxième, puis une troisième à « Jupin », le roi des dieux dans les « Fables de Jean de La Fontaine ». En réponse à ces requêtes, « Jupin » leur a envoyé d’abord un « soliveau » pacifique – en bois massif – puis « une grue » tyrannique qui les gobait à son plaisir. Et juste avant de leur envoyer un « frère calife », si je ne me trompe pas, il s’adressa à ces amphibiens désabusés, par leur propre faute, en ces termes :

« … Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ;
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
Que votre premier roi fut débonnaire et doux
De celui-ci contentez-vous,
De peur d’en rencontrer un pire. »

Enfin, qu’y a-t-il de plus pire que l’habituation et l’indifférence ?

 


[1] Hadith authentique rapporté par Al-Bukhari, Muslim et Abu Daoud.

[2] Hassan Al Banna, Épîtres de l’imam martyr Hassan Al-Banna (en arabe), Dãr Al-Hadarah Al-Islamiyyah, p. 437.

[3] Hassan Al Banna, Ibid. p. 121-123.

[4] Hassan Al Banna, Ibid. p. 119.

[5] Hassan Al Banna, Ibid. p. 135.

[6] Hassan Al Banna, Ibid. p. 180.

[7] À visionner ici.


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