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Islamo-gauchisme : « Cette gauche européenne qui aime Zarqaoui et déteste Taha Hussein »

7 03 2021
islamogauchistes
(Article paru en arabe le 20 novembre 2020)
Traduit par Agnès Veillard

La gauche européenne a tourné la tête dans tous les sens en quête d’un idéal pour combattre les valeurs du capitalisme triomphant, elle n’a trouvé, pour le contrer, que les mouvements religieux [islamistes]. Et c’est parce que cette gauche, aujourd’hui vaincue, n’a en effet plus de projet holistique universel, que son seul but se réduit à combattre l’impérialisme occidental. L’envie lui a donc pris de voir dans certains mouvements religieux fascistes et fascisants, en pleine expansion par ailleurs, la seule force capable de l’écraser.

J’ai eu l’occasion de rencontrer François Burgat en 2002 pour une interview télévisée. Je m’estimais honoré à l’époque de pouvoir discuter avec cette personnalité française qui brillait, me disais-je, par sa connaissance de l’islam politique et par son souci de transmettre à l’occident la «vraie» représentation de l’islam.

L’entretien fut riche et passionnant mais j’étais étonné, néanmoins, par son admiration pour les différents mouvements de l’islam politique. Il considérait que ces mouvements fondamentalistes étaient les véritables porte-voix des peuples musulmans. En revanche, il mésestimait les mouvements de la gauche [arabe], les libéraux et les nationalistes qu’il considérait comme les missionnaires des valeurs occidentales éloignées des vraies traditions de ces pays.

Son analyse m’est apparue plus claire en lisant son livre L’islamisme au Maghreb, la voix du sud (1995) Selon lui, les groupes prônant l’islam politique, qu’ils soient khomeynistes, fréristes ou salafistes seraient les véritables représentants des peuples arabo-musulmans opprimés. Les valeurs de démocratie, des droits de l’homme et celles consacrant l’individu ne sont considérées, dans son approche, que comme valeurs [exclusives] d’un occident colonialiste et ne peuvent, voire ne doivent, intéresser d’autres peuples.

Depuis, François Burgat n’est plus, à mes yeux, ce courageux homme de gauche que je m’étais imaginé auparavant, mais plutôt un ordinaire orientaliste scandant des slogans gauchistes. Avec ses camarades d’une certaine gauche européenne, il forme ce que l’intellectuel syrien Sadik Jalal al’Azm désigne par l’expression «orientalisme à rebours» [Orientalism in reverse]. Aucune vraie différence n’existe, en effet, entre cet orientalisme, en particulier, et l’orientalisme classique, hormis le fait que contrairement au premier, l’orientalisme classique regarde les peuples orientaux avec mépris, car il les considère comme des peuples traditionnels qui baignent dans la bigoterie et la superstition et incapables de s’approprier les valeurs de la modernité. L’orientalisme à rebours quant à lui, au lieu du mépris, porte sur les peuples arabo-musulmans un regard plutôt admiratif et bienveillant. Et ce, pour les mêmes raisons. Les orientalistes à rebours les admirent justement parce que ces peuples refuseraient la modernité, l’impérialisme et les valeurs de la rationalité, de la science et du progrès !

Sadik-Jalal-Al-Azm

Il s’agit d’une nouvelle gauche qui considère que la liberté authentique réside dans la soumission des peuples arabo-musulmans aux valeurs [religieuses] dominantes au sein de leurs sociétés, même si ces valeurs préconisent de tuer les opposants, de frapper la femme non-voilée ou de décapiter le libre penseur audacieux qui critique le sacré. Cette gauche soutient et défend ces valeurs [religieuses] par principe, par éthique.

François Burgat a connu le Yémen à l’apogée de son expérience démocratique marquée par le pluralisme politique et par la liberté de la presse. Rien de tout cela ne l’intéressait véritablement. Car, du point de vue de son orientalisme gauchiste à rebours, cette expérience démocratique et les libertés qui s’y exprimaient ne représentent que des valeurs exogènes imposées par l’impérialisme occidental. Au contraire, Francois Burgat s’est intéressé à l’étude de [la seule] et vraie voix des yéménites, de son point de vue bien sûr, celle des mouvements de l’islam politique, incarnée par les Frères musulmans, les salafistes et le mouvement de renouveau zaydite qui, ultérieurement, s’est mué en mouvement armé : les Houthis d’Ansar Allah.

Fidèle à ce paradigme, il a eu l’occasion sans doute, lors de son séjour au Yémen, de rencontrer de nombreux citoyens yéménites avides de démocratie et d’une société civile, laïque et moderne. Cependant, dans l’esprit de François Burgat, un Yéménite démocrate ne peut être qu’un faux Yéménite. Le vrai Yéménite reste selon lui ce musulman qui exprime des revendications politiques dans un langage religieux : établissement d’un état islamique, d’un califat, l’application des lois de la charia, le djihad, etc. Dès lors, j’ai compris que nous faisons face à une nouvelle pathologie gauchiste dont le principal symptôme est cette alliance avec le fascisme religieux [islamiste] afin de combattre l’impérialisme mondial.

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D’ailleurs, on peut considérer la révolution iranienne comme étant ce tournant majeur dans le positionnement de la gauche vis-à-vis du fascisme religieux et des mouvements de l’islam politique. Cette révolution, dans l’esprit de cette gauche, a renversé et expulsé le plus grand allié de l’occident au Moyen-Orient, le shah d’Iran, et a scandé des slogans hostiles aux Etats-Unis d’Amérique et à l’occident en général, refusant par la même toutes les valeurs politiques, sociales et sociétales occidentales.

A cette époque, la gauche commençait à vaciller face au capitalisme ascendant et face à ses propres échecs. Puis vint l’effondrement de l’URSS et du bloc de l’est à la fin des années 80. Ce fut pour elle un véritable cataclysme et une blessure narcissique profonde.

Cherchant à sa gauche et à sa droite un remplaçant [des prolétaires] pour continuer à affronter le capitalisme triomphant, la gauche n’a trouvé que les mouvements religieux [islamistes]. Battue, elle n’est plus en mesure de défendre son projet holistique universel qu’elle a fini par réduire à un vulgaire projet aveugle dont la seule visée est de combattre l’impérialisme. Après l’échec du projet panarabiste, la gauche, victime de ses propres illusions, n’a rien trouvé de mieux que de s’allier, comme seule et unique alternative, aux mouvements du fascisme religieux [islamiste] en plein essor, pour affronter et vaincre l’impérialisme occidental.

Le fameux soutien de Michel Foucault, pas seulement à la Révolution iranienne en tant que telle, mais à toutes ses réformes rétrogrades, autant sur le plan sociétal que politique, découle de cette alliance. Quand le khomeynisme étendait sur son peuple le voile de l’obscurantisme religieux, la gauche européenne feignait d’ignorer le caractère liberticide et oppresseur des mollahs. Elle regardait ailleurs et n’y voyait qu’une victoire contre les fausses valeurs d’un occident colonialiste.

Faucoult-Khomeyni

Quand le khomeynisme a imposé le voile islamiste par la force aux femmes iraniennes, la gauche européenne faisait semblant d’ignorer cet intégrisme bigot et arriéré qui réduit la femme à un objet sexuel et considère son corps comme source de débauche, de corruption et de dépravation de la société. Pour cette gauche, la décision khomeyniste d’imposer le voile islamiste est une forme de libération du corps de la femme iranienne de la marchandisation, des codes de la mode mercantile et de la beauté exploitée par les grandes firmes commerciales.

Pour cette gauche, pourtant insensible à l’obscurantisme à l’œuvre et à l’oppression que les islamistes font subir aux peuples, l’essentiel est que les procédés de l’islam politique se dressent contre les valeurs occidentales de l’homme blanc. S’agissant de la modernité, cette gauche ne la considère plus comme l’apanage du modèle occidental qui en a fait le liant de l’éducation, du libéralisme politique, de la libération de la femme, de la séparation du religieux et du politique et de l’émergence de l’individu. Pour cette gauche, il existe bien d’autres «modernités» y compris celle qui tue les homosexuels, qui coupe la main du pauvre voleur, qui lapide jusqu’à la mort la femme adultère et qui impose une seule vision par la force de la coercition, une seule doctrine par le fer et par le feu, et qui jettent les opposants dans les geôles.

Ces pratiques ne paraissent barbares, du point de vue de cette gauche, que lorsqu’elles sont jugées injustement à l’aune des droits de l’homme et des valeurs occidentales de l’homme blanc. Il conviendrait de les approcher et de les apprécier, toujours du point de vue de cette gauche, comme étant l’émanation naturelle des valeurs qui animent les mouvements islamistes qui, elles-mêmes, sont issues des cultures de ces peuples. En cela réside la liberté authentique de toutes ces « modernités alternatives » promues par cette nouvelle gauche qui, au nom de cette vision, considère que la vraie liberté des peuples orientaux, qu’il conviendrait de défendre et de soutenir par principe éthique, réside dans leur soumission aux valeurs endogènes qui régissent et dominent leurs sociétés respectives, même si ces valeurs préconisent de tuer les opposants, de frapper la femme non-voilée ou de décapiter le libre penseur audacieux qui critique le sacré.

Après Burgat, j’ai lu Alain Gresh, un autre orientaliste à rebours. Dans son livre, L’islam, la République et le monde (2004),  il s’est attaqué violemment à une opposante iranienne qui avait ôté son voile. Dans sa croisade, Alain Gresh utilise la même terminologie, le même champ lexical que celui des salafistes. La musulmane authentique, du point de vue de l’orientalisme à rebours, ne peut être que voilée contrairement aux «fausses» musulmanes qui dévoilent leurs cheveux, portent des jupes courtes et scandent des slogans féministes. Alain Gresh défend l’islam en utilisant le même verbiage que les intégristes, considérant cette religion comme progressiste n’ayant besoin d’aucune réforme. Alain Gresh considère que les appels à la réforme de l’islam, particulièrement dans son rapport à la femme, aux libertés et à la modernité, ne sont que des appels douteux, exprimés par des élites occidentalisées.

Le seul vrai intellectuel musulman, selon Alain Gresh, qui exprime fidèlement les aspirations du monde musulman serait Tariq Ramadan. Quant aux autres intellectuels arabes libéraux et ceux de gauche, ils ne seraient rien d’autre que des élites occidentalisées, vers qui courent tous les médias occidentaux pour les mettre en lumière et faire barrage à l’intégrisme islamique.

Gresh-Ramadan

Aux côtés de Burgat et Gresh, d’autres noms apparaissent dont celui d’Ilan Halevi. Selon cette école de pensée, les relations entre l’orient et l’occident se résument en un seul thème : la colonisation. Le monde musulman, selon eux, est la victime du colonialisme occidental qui, en plus d’avoir pillé les ressources des peuples colonisés, est aussi coupable de vouloir diffuser des valeurs telles que la liberté, la démocratie, l’égalité [femme-homme], la libération de la femme, le rationalisme et le pluralisme politique. Par conséquent, point de salut pour ces peuples musulmans, à en croire Burgat, Gresh et Halevi, s’ils ne rejettent pas les valeurs occidentales. Les musulmans ne doivent parler que le langage de leurs traditions [islamiques]: le califat, la charia et l’imamat.

Certes, ces orientalistes à rebours croient fermement aux valeurs de la démocratie, de la laïcité et de la liberté mais ils jugent que ces mêmes valeurs leur sont propres, exclusives et réservées uniquement à leur civilisation et à leurs sociétés française et européenne. Durant les trois décennies passées, ils ont consacré tous leurs efforts pour convaincre les arabes et les musulmans qu’ils étaient «différents» mais pas «arriérés» ou «rétrogrades» et qu’ils se devaient de rejeter toutes les valeurs de la modernité [occidentale] et ne s’attacher qu’à leurs propres valeurs traditionnelles, fruit d’un long héritage dont peu importe le degré d’archaïsme. Pour eux, ces archaïsmes devraient plutôt être considérés comme «une modernité alternative».

Burgat-Tawakol-Karman

En somme, les orientalistes à rebours partagent avec le fondamentalisme islamiste trois idées capitales développées sur fond de théories complotistes. La première idée est qu’il y aurait un complot occidental qui viserait à diffuser une mauvaise image de l’islam et à le salir. Ce qui les amène à penser que le terrorisme islamiste ne serait, selon eux, qu’une machination des services secrets occidentaux dans le but de salir l’islam et de nuire aux musulmans. La deuxième idée est que l’islam, contrairement au christianisme et au judaïsme, n’a pas besoin de se réformer et que tout appel à le faire est soutenu par des régimes occidentaux. La troisième idée est que seule la colonisation est responsable du sous-développement des pays musulmans. Aucun autre facteur intrinsèque, aucune autre raison inhérente à l’islam,  ne peut être évoquée pour expliquer le sous-développement des pays musulmans. Seules la colonisation et les forces occidentales en sont coupables.

L’orientalisme à rebours célèbre les islamistes Sayyed Qutb, Hassan Nasrallah, Abou Moussab al Zarqaoui, Tariq Ramadan, Hussein Badreddine al-Houthi et Rached Ghannouchi. Il les considère comme de vrais héros indépendants. Quant à Bourguiba, Atatürk, Taha Hussein, Mohammed Abdou et tous les autres symboles du renouveau moderniste et libéral arabe, il les méprise. Ils ne sont, selon lui, que des agents infiltrés à la solde de l’occident colonialiste et de ses valeurs impérialistes. Cette nouvelle gauche scelle un pacte d’alliance avec le fascisme islamiste pour combattre ces «agents infiltrés» dans le monde musulman et assécher leurs ressources.

En ce point précis une certaine gauche européenne (en particulier, une certaine gauche française ) converge avec les pires thèses du fascisme religieux [islamiste]. La seule voix qui doit émaner des pays du sud, selon cette gauche, est celle de ce fascisme religieux qui milite pour gouverner au nom du droit divin dans le but d’appliquer la charia islamiste et de voiler la femme. Quant au citoyen arabe ou au musulman qui appelle de ses vœux l’avènement de la liberté, de la laïcité et de la démocratie, il ne serait que la fausse barbe dont il faudrait se débarrasser. Car cette gauche croit dur comme fer que la libération des peuples musulmans de la colonisation culturelle ne débutera que quand le fascisme islamiste aura assis son pouvoir et gouverné. C’est à ce prix-là, et uniquement à ce prix-là, que cette gauche croit pouvoir retrouver pleinement un allié fort, capable de briser l’arrogance occidentale impérialiste.

 .

* Hussein Alwaday est écrivain et juriste yéménite.


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4 réponses à “Islamo-gauchisme : « Cette gauche européenne qui aime Zarqaoui et déteste Taha Hussein »”

  1. 8 03 2021
    Xavier Pascal (14:15:19) :

    ais qu’est-ce qui vous dit qu’elle aime Zarqaoui?
    L’a-t-elle dit explicitement?

  2. 8 03 2021
    Mohamed LOUIZI (14:31:17) :

    Elle aime les islamistes et Zaqaoui en fut un…

  3. 12 03 2021
    Pierre (18:01:03) :

    Merci beaucoup pour cet article essentiel qui éclaire sur les dévoiements d’une certaine gauche, au-delà de sa proximité avec les islamistes

  4. 18 03 2021
    Zohra (17:21:03) :

    Merci pour cet article particulierement juste et eclairant.
    Rare et excellente analyse.

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