« Questions : Qui tue ? Pourquoi on tue ? Comment on tue ? Quand on tue ? »

30 03 2021

Saïd-MEKBEL1

Dernier manuscrit* de Saïd Mekbel

« J’aimerais bien savoir qui va me tuer. Mais est-ce cela que j’aimerais d’abord savoir ? Parce qu’il y a d’autres questions peut-être plus importantes. Par exemple, comment je vais être tué et cette autre question : Pourquoi on va me tuer ? Quand on va me tuer ? Je remarque que je n’emploie pas le mot assassiner. Pourquoi ? Sans doute parce que je pense qu’assassiner ou tuer, le résultat est le même : dans un cas comme dans un autre, je finirai au fond du même trou. Alors qu’elle est pour moi la question la plus importante ? Je crois bien que c’est la première posée parce que je suppose que si je sais qui va me tuer – ou plutôt qui va ordonner ma mort – je saurais pourquoi je vais l’être et même quand. Maintenant, quant à savoir comment ce sera, certainement la manière que je n’aurais pas prévue.

Tuer ou assassiner. Va pour tuer. C’est bref, rapide, un mouvement à deux temps comme pan pan. Tandis qu’assassiner ça fait compliqué, ça va chercher la difficulté, ça appelle le couteau de boucher, plusieurs mouvements chargés de haine et de cruauté. Alors, si on ajoute de plus «sauvagement assassiné» ou «lâchement et sauvagement assassiné», non.

A la fin du compte, je préfère tuer, ça doit moins faire souffrir. Assassiner, c’est fait plutôt pour le lecteur, pour son imagination. Tuer c’est fait pour la victime.

Moi, je me pose toutes les questions. Mais les assassins eux, ont-ils des états d’âme et quelles sortes d’états d’âme ?

La victime est seule, les assassins nombreux, multiples. La victime est seule avant de mourir. La multitude l’entoure à son enterrement, quand il est trop tard ! J’ai parfois grande envie de rencontrer les assassins et surtout les commanditaires. La victime ne sait jamais quand elle va être tuer. Les assassins eux savent quand ils vont agir. Quelles sont leurs réactions quand on leur communique le nom de la victime, s’ils la connaissent, s’ils ne la connaissent pas ? Quels sont leurs réactions quand ils vont choisir la manière dont ils vont opérer ? Avant, pendant, et après l’assassinat ? Que leur restera-t-il de leur acte ?

Tout cela ne concerne que les assassins. Et la victime ?

Qu’est-ce je peux faire pour me protéger ?

Je dois travailler, comme tout autre victime possible.

Je dois bien aller chez moi, comme tout autre victime ?

On ne peut se déplacer que sur ce segment, ayant deux obligations pour extrémités. Le tueur peut m’attendre soit à l’une de ces extrémités, soit sur la ligne qui les lie. Là encore, c’est lui qui a le choix et moi, j’ignore le choix qu’il a fait. Et je dois me dire qu’il peut m’atteindre dans les trois régions en même temps : chez moi, à mon bureau, dans la ligne sur laquelle je vis.

Mais il y a une probabilité : pratiquement tous les assassinats sont perpétrés au domicile (le matin – le soir).

Il y a deux données :

- Une fois que je suis chez moi, je suis en principe en sécurité.

- Une fois que je suis rentré à mon bureau, je suis en principe en sécurité.

Le problème se pose : – avant de sortir de chez moi, – avant de rentrer chez moi.

Même chose pour le bureau ; sur le trajet.

C’est quand même terrible de consacrer une partie de son temps à penser à sa survie, et à échapper aux tueurs (…) »

.

*.

* Ces dernières lignes qu’a écrites feu Saïd Mekbel, trouvées dans son bureau après son assassinat le 3 décembre 1994 à Alger. Il ne les a pas achevées… Paix à son âme. Saïd Mekbel, homme de gauche, fut illustre physicien, ingénieur et journaliste algérien, pourfendeur de la dictature militaire et de l’islamisme qui tue. Il fut connu aussi sous le surnom de « Mesmar Dj’ha« …

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Son dernier billet publié le jour de son assassinat par un terroriste est intitulé « Ce voleur qui… » :

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